Par le passé, Marcel Proust à Venise (1900)

Le document que nous présentons aujourd’hui ne nous appartient malheureusement pas. Et pourtant, nous avions tenté sans succès de l’acquérir lors d’une très belle vente chez Sotheby’s Paris en mai 2016. Cette vente assez unique était consacrée à la collection familiale de Patricia Mante-Proust (arrière petite nièce de l’écrivain), une collection émouvante étant donnée la quantité de documents précieux et rares relatifs à Marcel Proust.

Photographie (anonyme) de Marcel Proust à Venise en 1900. Vendue chez Sotheby’s en mai 2016

Cette photographie prise en mai ou octobre 1900 qui apparaissait sous le lot n° 175 est bien connue des proustiens. On y voit l’auteur d’À la Recherche du temps perdu de profil, presque de dos, assis sur un balcon au bord d’un canal. Il porte un chapeau, le bras appuyé sur le dossier de sa chaise et la main contre son menton, observant l’horizon d’un air pensif. Il s’agit d’un tirage argentique d’époque aux dimensions modestes (9,2 x 9,2 cm). Certains préfèreront certainement un portrait de face, en buste, expressif. Mais personnellement, je trouve qu’il se dégage de cette photographie deux choses essentielles et presque inédites si on la compare aux autres photographies connues de Proust.

Premièrement, Proust pose t-il où a t-il été pris au dépourvu ? Cette dernière hypothèse semble peu crédible étant donné l’extrême lenteur des appareils photographiques de l’époque (nous sommes en 1900, date de son séjour à Venise). Si Proust pose (au sens de chercher un « effet ») alors quel est le sens de cette posture ? Et là sur ce point, on peut se perdre en suppositions des heures durant (je dis cela par expérience avec certains de mes amis collectionneurs). Tourner le dos, n’est-ce pas se détourner de quelque chose ? Ou se désintéresser, dédaigner, voir « se refuser à… ». Dans le cas précis de cette image, on imagine plusieurs hypothèses de la part de Proust : une banale envie d’être seule, de s’isoler ; se détourner de la modernité que symbolise l’appareil photographique, profanateur de ce que représente elle-même Venise, ville du passé et « Jérusalem » de l’art ; petite fâcherie avec celui qui prend la photographie… (Proust avait visité Venise en mai 1900 en compagnie de Reynaldo Hahn et de sa mère). La posture semble étrange, qu’elle soit affectée ou naturelle. C’est, de toutes les photographies connues de Marcel Proust, la plus mystérieuse.

Une autre version de cette photographie. Passée en vente en 2018, elle a trouvé acquéreur pour 3.500 € (Hors frais de vente). Mais où étais-je ce jour là…

Deuxièmement, son regard et le mouvement de son bras trahissent la posture de l’homme « pensant » -intensément -. Si l’on replace cette photographie dans le contexte biographique, nous savons qu’à la suite de la mort de John Ruskin en janvier 1900, Proust prend la décision de traduire en français La Bible d’Amiens, essai de critique d’art qui était paru en 1884 en Angleterre. Cette nouvelle entreprise marque un tournant pour l’écrivain qui abandonne définitivement la rédaction de Jean Santeuil, oeuvre de jeunesse préfigurant la Recherche. Pense t-il à Ruskin en admirant le Grand Canal ? Certainement, puisque ce voyage était un pèlerinage ruskinien. Dans sa préface de La Bible d’Amiens, Proust décrira le bonheur « d’avoir pu , avant de mourir, approcher, toucher, voir, incarnées en des palais défaillants mais encore debout, les idées de Ruskin sur l’architecture domestique du Moyen-âge ».

En ce frais début de XXe siècle, Proust se cherche, ouvre une voie vers un nouveau projet littéraire. Sur ce balcon, pense t-il à ses échecs littéraires (Les Plaisirs et les jours, Jean Santeuil), amorce t-il une réflexion sur l’inutilité de sa vie mondaine et son dilettantisme ? Lui qui doutait fortement de ses talents littéraires. Pressent-il quelque chose en regardant cet horizon ? C’est – par pure spéculation – l’idée que je me fais de cette photographie. Peu de temps après son retour de Venise puis de Combray, ne fait-il pas dire à son narrateur : « Mon absence de dispositions pour les lettres, pressentie jadis du côté de Guermantes, confirmée durant ce séjour (…) me parut quelque chose de moins regrettable, comme si la littérature ne révélait pas de vérité profonde ; et en même temps il me semblait triste que la littérature ne fût pas ce que j’avais cru… » (Le Temps retrouvé, édition NRF Gallimard, p. 18). Cette photo me semble t-il est l’illustration d’un homme à la croisée des chemins. Et si je prends à la lettre la définition de « tourner le dos » dans un dictionnaire, je lis : « prendre un autre chemin ».

Voilà donc la raison pour laquelle, j’aurai tant aimé l’acheter et la cataloguer. Mais elle a été adjugée 17.500 €, Ce qui me paraissait un tantinet cher, mais tout trésor à son prix, et j’envie un peu son possesseur.

Note : Nous avons actuellement à notre catalogue une très belle série de photographies de la famille Proust (Adrien Proust, Jeanne Weil-Proust, Robert Proust et sa femme Marthe Dubois) ainsi que deux lettres autographes de Marcel Proust que vous pouvez consulter sur notre catalogue.