Le manuscrit autographe de « Sensation » d’Arthur Rimbaud

Ce célèbre poème de Rimbaud que j’affectionne particulièrement est issu du Cahier de Douai, recueil de 22 poésies écrit entre mars et octobre 1870. Ce manuscrit a beaucoup voyagé avant de rejoindre une grande collection publique.

Le Manuscrit autographe signé de « Sensation » d’Arthur Rimbaud de la British Library.

Âgé de 15 ans, et en pleine guerre franco-prussienne, Arthur Rimbaud fugue le 29 août 1870 de Charleville pour se rendre à Paris. À peine arrivé à la gare du Nord, il est contrôlé puis détenu à la prison de Mazas. De sa cellule, il écrit une lettre à son professeur et ami Georges Izambard (1848-1931) afin qu’il le libère en payant sa dette (Rimbaud avait voyagé avec un billet de transport invalide). Izambard lui vient en aide et lui offre un voyage de retour à Douai où il l’héberge une quinzaine de jours. C’est à ce moment que Rimbaud déposé le 26 septembre 1870 chez le poète et éditeur Paul Demeny, habitant Douai, un premier recueil manuscrit de quinze poèmes recopiés au propre (dont « Sensation » que Rimbaud date de mars 1870). Il livrera peu de temps après un second recueil de sept nouveaux poèmes.

Bien des années plus tard, Demeny vendit les manuscrits au journaliste et poète Rodolphe Darzens (1865-1938), première personne à entreprendre une enquête sur Rimbaud (il fera publier divers article en 1886 dans la revue La Vogue de Gustave Kahn). Les manuscrits passèrent ensuite entre les mains de l’éditeur Léon Genonceaux (1856-1942), du collectionneur et bibliophile Pierre Dauze (1852-1913) et celles de l’écrivain autrichien Stefan Zweig (1881-1942) qui les acheta aux enchères de l’hôtel Drouot en 1914 et les conserva jusqu’à sa mort en 1942 à Petrópolis au Brésil. La belle famille de Zweig cédèrent les manuscrits à la British Library de Londres où ils se trouvent aujourd’hui.  

Stefan Zweig (1881-1942) qui fut l’un des possesseurs des manuscrits du Cahier de Douai entre 1914 et 1942.

Il existe un autre manuscrit de « Sensation », qui se trouve aujourd’hui à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet à Paris. Il s’agit d’une version similaire (signée « A.R. »). Ce second manuscrit est extrait d’une lettre de Rimbaud à Théodore de Banville datée du 24 mai 1870. Dans cette lettre, le poème est lui daté du 20 avril 1870 et est donc antérieur au manuscrit de Demeny (ce qui nous éclaire sur la date réelle de composition du poème). La lettre à Banville, retrouvée en 1920 dans les archives de Banville (mort en 1890) a été la propriété successivement de Louis Barthou et de Jacques Doucet qui légua ces manuscrits à l’Université de Paris.

Ce poème ne fut publié qu’en janvier-février 1889 dans La Revue indépendante. Je ne me prive pas pour mon plaisir et pour le vôtre peut-être de recopier ce magnifique poème en guise de conclusion :

« Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue
.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme
« .