Auteur : admin7850

Le manuscrit du curé Meslier : aux sources de l’anticléricalisme français.

En lisant le livre du philosophe Olivier Bloch, Un Bouquet de fleurs du mal. Anthologie de textes matérialistes d’Aristote à Marx, j’ai fait connaissance avec la pensée de Jean Meslier (1664-1729), un personnage historique dont j’ignorai totalement l’existence et l’importance.

Imaginez un homme d’église, un curé anonyme de la ville d’Étrépigny, une petite commune des Ardennes (160 habitants à la Révolution, 291 aujourd’hui), fidèle à son poste durant 40 ans auprès des bons croyants de sa paroisse. Imaginez ce modeste curé durant ces longues années, diriger ses milliers de messes, baptêmes, communions, enterrements, écoutant les confessions, les absolvant au nom du Dieu tout-puissant, éduquant sa communauté, prêchant la bonne parole, exerçant son ministère… jusqu’à sa mort. Jusque ici la vie banale d’un homme d’église, d’un homme de foi. Seulement, ce curé avait laissé dans un tiroir un volumineux manuscrit, rédigé à l’abri des regards indiscrets.

Jean Meslier (1664-1729).

Six ans après sa mort, en 1735, l’écrivain Nicolas-Claude Thériot (1697-1772) prend connaissance du contenu de ce manuscrit et en informe son ami Voltaire dans une lettre. L’effet provoqué par la lecture de ce manuscrit est une déflagration. En effet, Jean Meslier y renie par écrit sa religion, toutes les formes de religions, Dieu, les Saints, les Rois et il invite ses propres paroissiens à en faire de même.

Nourrit par ses nombreuses lectures (Tite-live, Sénèque, Tacite, Flavius Joseph, La Bruyère, Pascal, Malebranche, Bayle, les textes bibliques) et inspiré particulièrement par Montaigne et La Démonstration de l’existence de Dieu de Fénelon, Jean Meslier avait durant ces longues années de réflexion, élaboré progressivement sa propre pensée. De manière libre, indépendante, il s’était attelé à l’étude de sa propre foi et à l’observation de la nature, des hommes et de la société dans laquelle il vivait.

Il démontre dans ce manuscrit les erreurs, les mensonges, les illusions, les artifices de la religion. Selon lui, elle n’est que superstition. Les hommes d’église et les puissants souverains qui s’en réclament ne seraient même pas à la hauteur des messages transmis dans les écritures saintes. Et même ces messages, ces lois, cette morale que l’humanité subie depuis plus d’un millénaire, ne reposeraient sur aucun fondement sérieux. Le testament du curé Meslier est une étude critique d’objet philosophique mais aussi une critique sociale et politique explosive, remettant en cause la légitimité des gouvernants et pointant leur duplicité et leurs abus (appelant implicitement à une révolution sociale). Ce manuscrit de 366 feuillets dédié à ses paroissien, est un vibrant plaidoyer pour l’athéisme, la libre pensée et puise ses racines dans une philosophie matérialiste intransigeante. La première publication intégrale n’est paru qu’en 1884 à Amsterdam. Cependant, Voltaire avait fait publier en 1762 quelques extraits dont il avait lui-même réécrit certains passages (considérant que le manuscrit était mal rédigé). Le baron d’Holbach fera paraître Le bon sens du curé Meslier suivi de son testament en 1772.

Venant d’un homme d’église, la pensée de Meslier, totalement radicale, rencontra un écho important dans les milieux des philosophes matérialistes du XVIIIe siècle. Meslier était un précurseur d’un athéisme revendiqué/assumé et assis sur une solide démonstration philosophique. Certains historiens ont vu dans ce testament l’annonce de la Révolution, une pré-conception du socialisme utopique, voir du communisme et de l’anarchisme. Il peut-être considéré comme le père fondateur de l’anticléricalisme français qui connaitra une longue histoire.

Testament du curé Meslier, manuscrit autographe, Bibliothèque Nationale de France.

Voici quelques passages du manuscrit :

« Mes chers amis, puisqu’il ne m’aurait pas été permis et qu’il aurait même été d’une trop dangereuse et trop fâcheuse conséquence pour moi de vous dire ouvertement, pendant ma vie, ce que je pensais de la conduite et du gouvernement des hommes, de leurs religions et de leurs moeurs, j’ai résolu de vous le dire au moins après ma mort (…) Dès ma plus tendre jeunesse, j’ai entrevu les erreurs et les abus qui causent tant de si grands maux dans le monde ; plus j’ai avancé en âge et en connaissance, plus j’ai reconnu l’aveuglement et la méchanceté des hommes, plus j’ai reconnu la vanité de leurs superstitions, et l’injustice de leurs mauvais gouvernements« .
(…)
« Voilà, mes chers amis, la vraie source, et la vraie origine de tous les maux qui troublent le bien de la société humaine, et qui rendent les hommes si malheureux dans la vie. Voilà la source et l’origine de toutes les erreurs, de toutes les impostures, de toutes les superstitions, de toutes les fausses divinités et de toutes les idolâtries qui se sont malheureusement répandues par toute la terre. Voilà la source et l’origine de tout ce que l’on vous propose comme de plus saint et de plus sacré dans tout ce que l’on vous fait pieusement appeler religion« .
(…)
« Toutes les religions ne sont qu’erreurs, illusions et impostures (…) Le nom et l’autorité de Dieu, ou des dieux, ne sont véritablement que des inventions humaines (…) qui ont été, comme j’ai déjà remarqué, inventées par des fins et rusés politiques, puis cultivées et multipliées par des faux séducteurs et par des imposteurs, ensuite reçues aveuglément par des ignorants, et puis enfin maintenues et autorisées par les lois des princes et des grands de la terre qui se sont servis de ces sortes d’inventions humaines pour tenir plus facilement par ce moyen là le moyen des hommes en bride, et faire d’eux tout ce qu’ils voudraient« .

Ces passages cités ne correspondent qu’à une forme d’introduction. Ensuite Meslier énonce huit preuves de la fausseté des religions. Parmi ces passages :

« Ni la beauté, ni l’ordre, ni les perfections qui se trouvent dans les ouvrages de la nature ne prouvent nullement l’existence d’un Dieu qui les aurait faits. (…) Il est manifeste et évident qu’il y a beaucoup plus de raison d’attribuer l’existence d’un être nécessaire ou l’existence par elle-même, à un être véritable que l’on voit, que l’on a toujours vu, et qui se trouve toujours manifestement partout, que de l’attribuer à un Être qui n’est qu’imaginaire et qui ne se voit et ne se trouve nulle part (…) Or le monde que nous voyons est manifestement un être très réel et très véritable, il se voit et se trouve manifestement partout (…) Il y a beaucoup plus de raisons d’attribuer l’existence par elle-même au monde même et aux perfections que nous y voyons que de l’attribuer à un prétendu Être infiniment parfait, qui ne se voit et ne se trouve nulle part, et qui par conséquent est fort incertain et douteux en lui-même… »
(…)
« Si la matière n’avait pas d’elle-même la force de se mouvoir, elle ne pourrait avoir reçu cette force que d’un être qui ne serait point matière, car si cet être était aussi matière lui-même, il n’aurait pas non plus la force de se remuer lui-même, ou s’il avait de lui-même la force de se remuer, il serait donc vrai de dire que la matière aurait d’elle-même la force de se remuer, de sorte que si elle n’a pas d’elle même cette force, il faut nécessairement qu’elle l’ait reçue d’un être qui ne serait point matière. or, il n’est pas possible que la matière ait reçu la force de se mouvoir d’un être qui ne serait point matière, donc elle a d’elle-même la force de se mouvoir et de se remuer« .

Je ne peux malheureusement pas retranscrire dans son intégralité une si longue démonstration dont la rigueur, le développement (le sérieux pour résumer) ne souffre d’aucune critique. Bien évidemment, certains lecteurs se sont offusqués (le mot est faible) et s’offusqueront encore aujourd’hui des positions défendues par Meslier. Mais qu’il est tort ou non, l’essentiel n’est pas là. Ce qui est remarquable d’un point de vue historique, c’est qu’en ce premier tiers du XVIIIe siècle, bien avant l’influence intellectuelle des Lumières, un curé puisse exprimer une telle pensée dans un contexte où la religion est omniprésente et omnipotente dans la vie de tous les français. S’il était impensable d’éditer un tel texte ou d’assumer ne serait-ce qu’en parole, il était encore plus impensable de le penser ! Rappelons-nous que François-Jean Lefebvre de La Barre fut torturé et exécuté pour blasphème en… 1766 (dernier condamné à mort pour outrage à la religion).

Il fallait à Meslier un certain courage pour extirper son sens critique et défendre sa position (dans la solitude et dans le cadre d’un quotidien qui devait lui paraître absurde) d’un environnement aussi structuré par la religion. Certes, il n’est pas le premier à hacher menu les livres saints et les religions à l’ère chretienne. Savinien Cyrano de Bergerac (1619-1655) les avait déjà pourfendus d’une subtile critique dans La Mort d’Agrippine (1654). Malgré Cyrano, et malgré d’autres avant Meslier, j’ai toujours eu, personnellement, une pointe d’admiration pour ceux qui arrive à penser par eux-mêmes. Meslier a d’autant plus de mérite qu’il n’était pas comme Cyrano un spectateur de la religion mais un acteur. De par sa condition de curé, et la pensée qu’il a nourrie à travers son existence, on devine un déchirement intellectuel qui parait presque insoutenable. Il est toutefois mort libre.

Ce manuscrit autographe de Jean Meslier est aujourd’hui à la Bibliothèque Nationale de France en trois exemplaires (tous de la main de Meslier). À ma connaissance, il n’existe aucun manuscrit, document signé ou lettre autographe de Jean Meslier. En 2018, une copie manuscrite anonyme d’époque (vers 1750) de certains passages de son Testament, 309 pages reliées en plein maroquin avait été adjugée 25.000 € chez Alde (pour une estimation de 5.000 / 6.000 €).

Olivier Bloch, Un bouquet de fleurs du mal. Anthologie de textes matérialistes d’Aristote à Marx, Éditions Pocket, collection Agora.

La première grande vente consacrée aux autographes : la collection Bruyère-Chalabre (1833)

Les premières ventes aux enchères d’autographes qui s’étirent entre le début du XIXe siècle et le début des années 1830 ne consacrent pas de collections privées même si elles existent depuis des siècles. Déjà dans la Rome antique, le consul romain Mussianus, ami de Vespasien et de Pline l’Ancien était célèbre pour sa grande collection de lettres en 14 volumes. Plus proche de nous, Loménie de Brienne (1561-1649), ambassadeur de Henri IV, avait entreprit une grande collection d’autographes qui fut d’ailleurs rachetée ensuite par Louis XIV. Nous ne citerons pas la liste entière des collectionneurs connus du XVIIe et XVIIIe siècle. Nous dirons seulement que la collection privée remonte aux temps les plus anciens.

Mais alors que les autographes deviennent une valeur marchande au début du XIXe siècle, les premières collections privées sont désormais consacrées par des catalogues et de grandes ventes aux enchères. La première d’entre elles s’est déroulée entre le 6 mai et le 25 mai 1833. Il s’agissait de la collection de M. de Bruyère Chalabre. 

Nous ne savons que très peu de chose sur le marquis de Chalabre. Octave Uzanne dans ses Zigzags d’un Curieux (1888) le cite comme ayant été connu parmi les grands collectionneurs d’autographes du XIXe siècle au côté des Guilbert de Pixérécourt, Alexandre Dumas, Guizot, Sainte-Beuve, Feuillet de Conches, Cherubini et autres marquis de Flers.

Nous retrouvons aussi la trace de Bruyère-Chalabre dans un curieux livre d’Alfred Marquiset publié en 1917 et ayant pour titre Jeux et joueurs d’autrefois (1789-1837).Dans ce livre traitant de la passion du jeu, il est simplement mentionné que M. de Bruyère Chalabre en huit ans de fréquentation du Cercle des Etrangers  perdit entre 400.000 et 500.000 francs en jeux les plus divers. On en conclura facilement que notre homme devait disposé d’une fortune considérable.

Cette collection fut le fruit d’achats frénétiques qui ne durèrent que trois ans seulement (passion passagère ?). Bruyère Chalabre ne lésina pas sur son temps et sur ses moyens. Il s’était subitement intéressé aux signatures royales et avait en tête d’établir une des collections les plus complètes. Tout ce qu’il trouva dans les salles de vente ou chez les particuliers, il se les procura avidement. 

Ce fonds a marqué la mémoire des amateurs de manuscrits car comme l’exprime M. de Lescure dans Les Autographes en France et à l’étranger. Portraits, caractères, anecdotes, curiosités (Jules Gay éditeur, 1865) : « Il serait difficile de citer de nos jours (…) de plus complètes et de plus affriolantes séries d’écritures royales »

La présentation du catalogue imprimé pour la circonstance se fit ainsi : »Galerie curieuse où nous voyons peints à nu et par eux-mêmes, des personnages que le prestige de leur naissance ou de leur célébrité ne nous laisse apercevoir ailleurs que sous l’appareil du grand costume« .

La collection Bruyères Chalabre était avant toute chose réputée pour ses rois, ses reines, ses maîtresses, ses secrets de cour et ses secrets d’alcôves.

Les principaux résultats de cette vente :

*LAS d’Anne de Bretagne à sa fille Claude, femme de François Ier : 60 francs

*Lettre de cachet signé de François Ier exprimant son mécontentement contre le Parlement de Paris en suspendant les conseillers de leur fonction (juillet 1543) : 23 francs

*LAS d’Henri III à sa mère Catherine de Médicis : 50 francs.

*LAS de Catherine de Médicis au duc de Montpensier (avril 1580) : 31 francs 50. 

*LAS d’Henri IV à la marquise de Verneuil (sans date) dans laquelle il témoigne son amour : 205 francs (acquise par Guilbert de Pixérécourt).

*LAS d’Henriette-Marie, fille de Henri IV et femme de Charles Ier roi d’Angleterre, au Cardinal de Richelieu : 76 francs.

*LAS de Louis XIII à M. de la Ville-aux-Clercs (13 avril 1626) : 54 francs 95.

*LAS d’Anne Autriche au duc de Luynes : 61 francs.

*3 LAS de Louis XIV à mademoiselle de Lamoignon (datées de 1676-1677) : 57 francs.

*LAS de Louis XV au comte d’Evreux (avril 1745) : 22 francs.

*Billet autographe de Marie-Antoinette à M. de la Luzerne : 51 francs.

*Lettre autographe de 4 pages de Madame de Sévigné à madame de Grignan (octobre 1684) : 45 francs.

*LAS du duc de Saint-Simon (décembre 1720) : 25 francs 50.

Le plus surprenant dans cette vente aura été les documents autographes précieux de certains personnages qui furent vendus « au rabais » :

*Trois pages manuscrites autographes non signées de Madame de Pompadour : 11 francs 

*La minute d’une lettre autographe du Maréchal de Saxe (6 pages) : 11 francs 50.

*Une importante lettre de Fénelon ne trouve preneur qu’à 17 francs.

*Pour 225 francs, cinq lettres de Saint-Vincent-de-Paul sont adjugées. (elles coûteront 5 fois plus trente ans plus tard).

*Une lettre autographe signée de Buffon est vendue 10 francs. 

Autres fait marquant dans la vente : un faux est repéré par les organisateurs. En effet, une lettre autographe signée de Paul Pellisson (1624-1693) ne trouve preneur que pour 2 francs 50. Il s’agissait d’un calque sur papier vélin ! (le papier vélin ne voit le jour qu’en 1750…). Anecdote amusante qui révèle bien la montée en puissance du commerce des autographes qui est désormais sous la menace des faussaires.

Rarissime lettre autographe signée de Fénelon à la duchesse de Beauvilliers (Bibliothèque nationale de France).

En dehors des signatures royales ou de Cour, le catalogue Bruyère-Chalabre proposait : Leibniz (20 francs 50), Boileau Despréaux (27 francs 50), Fontenelle (28 francs), J.J Rousseau (25 francs), Diderot (29 francs), D’Alembert (10 francs). 

Le catalogue de cette vente a été éditée en 1833 mais il est très difficile de le trouver. Des sites anglo-saxons proposent néanmoins des reproductions (voir AbeBooks).

Une lettre autographe de Gustave Flaubert : « L’Homme qui a fait Bovary se retrouve dans Salammbô… »

Ce mois-ci notre galerie propose une très belle lettre autographe signée de Gustave Flaubert (1821-1880). Elle est datée d’octobre 1879, soit quelques mois avant la mort de l’écrivain (mai 1880). La lettre est adressée à Jules Lemaître (1853-1914) alors jeune agrégé de lettres, professeur au lycée du Havre et futur critique dramatique. En 1879, Gustave Flaubert est en pleine rédaction de ce qui sera son dernier roman, Bouvard et Pécuchet (roman inachevé à sa mort). Deux ans auparavant, Flaubert avait fait publier un de ses chefs d’oeuvre : Trois Contes, recueil de trois nouvelles : « Un coeur simple », « Légende de Saint-Julien l’hospitalier » et « Hérodias ». Ce recueil était paru chez Charpentier.

Gustave Flaubert (1821-1880)

Jules Lemaître avait écrit à Flaubert le 19 octobre : Monsieur et cher maître, Vous ne sauriez croire le plaisir que m’a fait votre bonne lettre, si indulgente et si cordiale. – Je vous envoie le second article, avec l’espoir que vous me pardonnerez s’il contient quelque chose qui vous déplaise. – Vous trouverez, dans les dernières pages de la Revue qqs humbles sonnets de ma façon, des vers de pédagogue, une espèce d’appendice rimé au Manuel du baccalauréat… »
Jules Lemaître avait fait paraitre deux articles : « les romans de moeurs contemporaines » et « Les romans de moeurs antiques » dans lesquels il mentionnait de manière élogieuse les oeuvres de Flaubert. Les articles étaient parus dans la Revue politique et littéraire (Revue bleue) (11 et 18 octobre 1779). Dans l’un d’eux, Lemaître écrira : « Salammbô peut être tout ce qu’on voudra, excepté une œuvre indifférente. C’est bien certainement un des produits les plus singuliers, les plus compliqués de l’art contemporain. Cela tient du chef-d’œuvre et du tour de force. C’est fait de grandeur et de raffinement outré ».

La lettre que nous présentons à notre catalogue est donc la réponse de Flaubert qui écrit :

« Je vous remercie pour ce que vous dites bien familièrement de St Antoine qui est le fruit fils de mes entrailles. Permettez moi une petite remarque : Hérodias ne me semble pas fait dans les mêmes procédés que Salammbô ? J’ai voulu être plus sobre – & l’intention historique y est plus rigoureuse. Il y a maintenant une grande place à prendre dans la critique. Vous avez tout ce qu’il faut pour la conquérir. Allez-y. On peut en faire une, toute neuve – & qui ne ressemblera pas plus à celle de Ste Beuve qu’à celle de Laharpe. Nous en causerons. je vous trouve dur pour vos vers. le dernier tercet sur Fénelon est une merveille de justesse. Tout à vous. Flaubert ». 

Lettre autographe de Gustave Flaubert à Jules Lemaître en date du 21 octobre 1879.

Flaubert échangera jusqu’à sa mort plusieurs lettres avec Jules Lemaître. Il l’invitera même à le rencontrer à Croisset en novembre 1879.

Vous pouvez retrouver cette lettre autographe de Flaubert sur le site de notre galerie.

Les textes concernant les deux articles de Jules Lemaître cités plus haut sont consultables dans leur intégralité sur le site de l’Université de Rouen.

Autographes les plus rares

Quelles sont les autographes les plus rares ? C’est une des grandes questions que se posent les amateurs et l’un des débats préférés des collectionneurs et marchands aguerris. Évoquer Christophe Colomb, Titien, Rabelais ou encore Copernic, c’est partir à l’aventure et bien franchement rêver. Mon métier est aussi en ce sens une merveilleuse chasse aux trésors.
Si les traces écrites de Victor Hugo, Napoléon, Lamartine, Claude Monet, Verlaine, Charles de Gaulle ne sont pas rares et faciles à acquérir, un reçu signé de la main de Jean de La Fontaine n’est pas courant et les lettres de René Descartes se comptent sur les doigts d’une main, quant aux autographes de Lautréamont je n’en ai jamais vu (où dorment-ils ?) et pour finir un document signé de Jules César ça n’existe pas.

En m’aidant de ce qu’Alain Nicolas  avait entrepris dans son excellent ouvrage Les Autographes (Maisonneuve & Larose, 1988) et complétant sa propre liste avec ma propre expérience, je propose ici un recensement non exhaustif des autographes les plus rares à acquérir, et cela par thème (à l’exclusion de la Musique et du cinéma que j’entreprendrai dans un autre article). Cette liste sera complétée au fil du temps et donc réactualisée. Tout aide est la bienvenue. 

Signature autographe de Jean-Baptiste Poquelin dit Molière.

1°)-Littérature :

D’une rareté absolue :

Pierre Corneille (1606-1684)

Guillaume Budé (1467-1540)

Philippe Desportes (1546-1606)

François de Salignac de La Mothe-Fénelon dit Fénelon (1651-1715)

Isidore Ducasse dit Lautrémont (1846-1870)

Jean-Baptiste Poquelin dit Molière (1622-1673)

Michel de Montaigne (1533-1592)

Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux (1688-1763)

Jean de La Bruyère (1645-1696)

François Rabelais (1483 ou 1494 – 1533)

Pierre de Ronsard (1524-1585)

Paul Scarron (1610-1660).

Blaise Pascal (1623-1662)

Érasme (1469-1536)

Jan Potocki (1761-1815)

Thomas More (1478-1535)

William Shakespeare (1564-1616)

Très rare :

Savinien de Cyrano de Bergerac (1619-1655)

Jean-Louis Guez de Balzac (1597-1654)

Théodore Agrippa d’Aubigné (1552-1630)

Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort (1741-1794)

André Chénier (1762-1794)

Alain-René Lesage (1688-1747)

Jean de La Fontaine (1621-1695)

François de Malherbe (1555-1628)

Charles Secondat de Montesquieu (1689-1755)

Jean Racine (1639-1699)

Antoine de Rivarol (1753-1801)

Jean de Rotrou (1609-1650)

Alain Fournier (1886-1914)

Tristan Corbière (1845-1875) 

Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski (1821-1881)

Franz Kafka (1883-1924)

Etienne de La Boétie (1530-1563)

Pierre Choderlos de Laclos (1741-1803)

Giacomo Léopardi (1798-1837)

Niccolò Machiavel (1469-1527)

Friedrich Nietzsche (1844-1900)

George Orwell (1903-1950)

Edgar Allan Poe (1809-1849)

Alexandre Sergueïevitch Pouchkine (1799-1837)

Anton Pavlovitch Tchekhov (1860-1904)

Signature autographe de Michel-Ange

2°)-Beaux-Arts :

D’une rareté absolue :

Philippe de Champaigne (1602-1674)

Jean-Honoré Fragonard (1732-1806)

Jean-Baptiste-Siméon Chardin (1699-1779)

Claude Gelée dit le Lorrain (1600-1682)

Maurice-Quentin de La Tour (1704-1788)

Bernard Palissy (1510-1589)

Nicolas Poussin (1594-1665)

Jean-Antoine Watteau (1684-1721)

Jérôme Bosch (1450-1516)

Lucas Cranach dit l’Ancien (1472-1553)

Micelangelo Buonarroti, dit Michel-Ange (1475-1564)

Pietro di Cristoforo Vannucci dit le Pérugin (1445-1523)

Rembrandt (1606-1669)

Pierre-Paul Rubens (1577-1640)

Antonio Stradivari dit Stradivarius (1644-1737)

Tiziano Vecellio dit Titien (1490-1576)

Coco Chanel (1883-1971)

Paolo Caliari dit Véronèse (1528-1588)

Très rare :

Paul Cézanne (1839-1906)

Honoré Daumier (1808-1879)

Théodore Géricault (1791-1824)

Jean-Baptiste Greuze (1725-1805)

Charles Le Brun (1619-1690)

Jules Hardouin Mansart (1646-1708)

Charles Meryon (1821-1868)

Jean-Marc Nattier (1685-1766)

Georges-Pierre Seurat (1859-1891)

Camille Claudel (1864-1943)

Yves Klein (1928-1962)

Jackson Pollock (1912-1956)

Francisco de Goya (1746-1828)

Amadeo Modigliani (1884-1920)

Jean-Baptiste Pigalle (1714-1785)

Henri Rousseau dit le Douanier (1844-1910)

Chaïm Soutine (1894-1943)

Giambattista Tiepolo (1696-1770)

Vincent Van Gogh (1853-1890)

Diego Velásquez (1599-1660)

Signature autographe de Léonard de Vinci

3°)-Sciences :

D’une rareté absolue :

Léonard de Vinci (1452-1519)

Xavier Bichat (1771-1802)

René Descartes (1596-1650)

Jean-François de Galop comte de La Pérouse (1741-1788)

Nicéphore Niépce (1765-1833)

Michel Nostradamus (1503-1566)

Ambroise Paré (1510-1590)

Jacques Cartier (1491-1557)

Nicolas Copernic (1473-1543)

Galilée Galileo (1564-1642)

Ferdinand de Magellan (1480-1521)

Baruch Spinoza (1632-1677)

Amerigo Vespucci (1454-1512)

Très rare :

Isaac Newton (1642-1727)

Jacques Boucher de Perthes (1788-1868)

Jacques Cujas (1522-1590)

Louis Daguerre (1787-1851)

Augustin-Jean Fresnel (1788-1827)

Etienne-Louis Malus (1775-1812)

Francis Bacon (1561-1626)

Jean-François Champollion (1790-1832)

Sir Francis Drake (1540-1596)

Pierre de Fermat (1601-1665)

Emmanuel Kant (1724-1804)

Søren Kierkegaard (1813-1855)

John Locke (1632-1704)

Nicolas Malebranche (1638-1715)

Joseph Montgolfier (1740-1810) et Etienne Montgolfier (1745-1799)

Paracelse (1493-1541)

Adam Smith (1723-1790)

Signature et monogramme de Christophe Colomb

4°)-Histoire :

D’une rareté absolue :

Jeanne d’Arc (1412-1431)

Charlotte Corday (1768-1793)

Napoléon Ier (1769-1821) lettres de Saint-Hélène

Bertrand du Guesclin (1320-1380)

Pierre Terrail, seigneur de Bayard (1475-1524)

Christophe Colomb (1451-1506)

Francisco Pizarro (1475-1541)

Louis Rossel (1844-1871)

Girolamo Savonarola, dit Jérôme Savonarole (1452-1498)

Très rare :

Gracchus Babeuf (1760-1797)

Georges Cadoudal (1771-1804)

Jacques Cathelineau (1759-1793)

François Athanase de Charrette de la Contrie (1763-1796)

Gaspard de Coligny (1519-1572)

Camille Desmoulins (1760-1794)

Philippe Nazaire François Fabre dit Fabre d’Églantine (1750-1794)

Jean-Paul Marat (1743-1793)

Gilles de Rais (1405-1440)

Maréchal Joseph-Antoine Poniatowski (1763-1813)

Saint-François de Sales (1567-1622)

Saint-Vincent de Paul (1581-1660)

Jean-Nicolas Stofflet (1753-1796)

Jean Calvin (1509-1564)

Hernán Cortés (1845-1547)

Karl Marx (1818-1883)

Georges Guynemer (1894-1917)

Adolf Hitler (1889-1945) pour les lettres autographes ou manuscrits de sa main.

Vladimir Ilitch Oulianov dit Lénine (1870-1924)

Karl Liebknecht (1871-1919)

Louis XVII (1785-1795)

Ignace de Loyola (1491-1556)

Rosa Luxemburg (1870-1919)

Laurent de Médicis (1449-1492)

Maximilien Robespierre (1758-1794) pour les lettres autographes ou manuscrits de sa main.

Georges Danton (1759-1794) pour les lettres autographes ou manuscrits de sa main.

Jean Moulin (1899-1943)

Joseph Staline (1879-1953)

Ulrich Zwingli (1484-1531).

Jean Mermoz (1901-1936)

Axel de Fersen (1755-1810)

Vous pouvez retrouver toutes nos lettres autographes sur le site de notre galerie. 

Le Massacre de la rue Transnonain (14 avril 1834) : un imprimé d’époque du général de Failly.

Le massacre de la rue Transonain nous évoque dans un premier temps l’oeuvre la plus connue d’Honoré Daumier. Dans cette lithographie, on y voit un homme mort, glissant de son lit et écrasant un bébé sous le poids de son dos. On remarque aussi le visage d’un vieillard gisant mort au sol. Cette oeuvre est considérée comme l’une des premières manifestations artistique du Réalisme. C’est aussi de la part de Daumier, un acte politique, une révolte contre la répression violente et aveugle du gouvernement de Louis-Philippe. Devant la crudité et le choc esthétique de l’image, le roi avait cherché à la censurer, à saisir les épreuves et la pierre, mais n’y était pas parvenu ou alors trop tardivement. La lithographie était si brutale qu’elle se diffusa et s’exposa rapidement aux yeux du public. L’image que représente cette lithographie est une des plus saisissantes de l’histoire du XIXe siècle en France. Quelques années plus tard, Charles Baudelaire écrira à son propos : « Ce n’est pas précisément de la caricature, c’est de l’histoire, de la terrible et triviale réalité ». 

Le Massacre de la rue Transnonain, lithographie d’Honoré Daumier (1808-1879)

On a tendance à oublier l’histoire de cette tragédie que le journaliste et caricaturiste Charles Philipon (1806-1862) a comparé à une « boucherie ». Revenons aux faits. À la joie et au soulagement de voir les Bourbons quitter le trône de France en juillet 1830, succède assez rapidement une crispation sociale et politique. De nombreux mouvements populaires agitent le pays et la répression qui s’exerce doublée d’une crise économique renforcent l’opposition républicaine (favorables à l’origine au niveau régime orléaniste). 

La menace que les  groupes républicains (dont les sociétés secrètes) font peser sur la stabilité du régime force Louis-Philippe à prendre des mesures de coercitions. Plusieurs lois sont votées par le  gouvernement qui interdisent les associations politiques, renforcent la censure et facilitent les révocations d’autorisations dont dépendent les journaux pour paraître. Devant de telles mesures liberticides, le journaliste Armand Carrel (1800-1836) invite ses lecteurs du National à « répondre à la suspension de l’égalité par la suspension de l’ordre public ». 

Louis-Philippe Ier, roi des Français (1773-1850)

Le 9 avril 1834, soit 5 jours avant les évènements de la rue Transnonain, une manifestation a lieu à Lyon (manifestation organisée par la Société des Droits de l’Homme et le Conseil exécutif des sociétés ouvrières de secours mutuel). Une émeute éclate (9-12 avril) et s’étend à Paris (13 avril). 

Plusieurs foyers de révolte se soulèvent à Paris dans les quartiers populaire du centre (autour particulièrement de l’actuel quartier Beaubourg). Le 14 avril, proche d’une barricade formée dans la rue Transonain, un capitaine d’infanterie est blessé par un coup de feu provenant d’un immeuble. Ce coup isolé met le feu aux poudres. La répression sera disproportionnée. Douze des cinquante occupants de l’immeuble du 12 rue Transnonain (dont des femmes, des enfants et des vieilles personnes) furent massacrés et tués par les troupes militaires. Quatre autres personnes furent grièvement blessées.  Le choc dans l’opinion est terrible et ternit aussi bien l’image de la monarchie orléaniste que son armée.

Nous proposons ce mois-ci à notre catalogue un rarissime document historique concernant ce massacre. Il s’agit d’un imprimé reproduisant une lettre écrite par l’officier (et futur général) Pierre-Louis Charles de Failly (1810-1892) qui est resté célèbre pour sa grande cruauté dans l’histoire du massacre de la rue Transnonain.

Nous reproduisons ci-dessous quelques extraits de cette lettre de Failly, tenant de justifier sa conduite le 14 avril 1834  :

« En attendant les preuves judiciaires, voici un officier du 45e ligne qui repousse avec indignation les calomnies dont son régiment a été victime ; il a adressé au National la lettre suivante,

Aux rédacteurs du National.

« M. le Rédacteur,

En exposant les évènements malheureux dont la rue Transnonain a été le théâtre, vous avez paru accepter comme vrai tous les on dit que la malveillance et l’esprit de parti se sont plu à enfanter, et comme ils flattaient votre haine, vos antipathies, vous n’avez pas voulu attendre que la vérité tout entière sortit des débats qui venaient de s’engager, et vous n’avez pas craint de flétrir d’épithètes infamantes un régiment à qui l’on ne peut reprocher que son inflexibilité dans le devoir.

Aujourd’hui, nous repoussons hautement ces épithètes comme flétrissantes (…) Oui, nous sommes plus que des hommes faits pour massacrer et être massacré ; nous avons aussi un coeur qui se déchire au douloureux souvenir des événements qui viennent de se passer. Plus qu’à personne il nous est permis de nous plaindre, car nos pertes sont amères, nos plaies encore saignantes ; et cependant nous pleurons sur tout le sang versé. 

Nous déplorons les excès qui peuvent se commettre pendant l’exaltation du combat : le sang excite à verser le sang ; sa vue enivre : mais il n’est pas vrai qu’on puisse accuser nos soldats d’une cruauté qui n’est pas dans leur caractère. Oui, je le répète, nous déplorons les malheurs qui ont pu arriver ; mais nous ne les avons point provoqués, et le sang fratricide ne doit pas retomber sur nos têtes. 

(…)

Lundi au matin, cinq barricades sont enlevées par les voltiguers commandés par l’intrépide capitaine Dupont de Gault, qui tombe blessé d’un coup de feu, au moment où, le premier, il franchit la dernière. Ma compagnie arrive dans la rue Transnonain. Des coups de fusil sont tirés des deuxièmes et troisièmes étages du n°12. Ce ne sont pas des on dit que je rapporte ici, mais des faits. Le brave capitaine Rey, à la tête de ses grenadiers, qui nous précédaient, est frappé à mort. L’ordre est donné de pénétrer dans les maisons d’où est parti le feu. Deux portes de magasin sont enfoncées avant la porte du n°12 ; un de ses habitants, loin de s’empresser à l’ouvrir, comme on a bien voulu le prétendre, tire un cou de fusil au moment où elle cède sous les efforts des sapeurs-pompiers (…) Personne, nous l’attestons sur l’honneur, n’a entendu les cris : voilà la ligne ! voilà nos libérateurs !

(…) des armes sont trouvées dans divers appartemens. Dira t-on qu’il n’y avait dans cette maison que des locataires paisibles et inoffensifs ? Qui donc a tiré et pourquoi ces étrangers ? Pourquoi un poignard sur une table, des fusils, des pistolets encore noircis de poudre et cachés à la hâte ? ».

Vous retrouverez ce document historique sur le site internet de notre galerie ainsi que toutes nos lettres autographes concernant la Monarchie de Juillet.

La rue Transonain n’existe plus aujourd’hui. Elle a disparu au milieu du XIXe siècle lors de l’élargissement de la rue Beaubourg.

De quoi la passion des autographes est-elle le nom ?

L’objet de cet article est tout à fait personnel ou plutôt un exercice de réflexion sur la finalité de mon métier et sur la compréhension des collectionneurs de lettres autographes et de manuscrits. La question à laquelle je cherche à répondre est la suivante : pourquoi collectionne t-on les lettres autographes ? (ou quelle est l’utilité même de ce type de collection ?)

Et lorsque je réfléchis à ces autographes, j’exclue de mon champ de réflexion les simples photographies ou cartons signés de sportifs ou de chanteurs contemporains, c’est-à-dire que je me préoccupe surtout des personnages et des lettres qui ont marqué et souvent bouleversé la littérature, l’histoire, les arts, les sciences et la culture dite populaire comme le cinéma, la bande dessinée ou la chanson. 

Et j’écris cela sans le moindre mépris. Je serais d’ailleurs très mal placé puisque je suis un grand passionné de football et que j’ai pu (réellement, oui-oui) m’émouvoir aussi rapidement devant un geste technique de Zinédine Zidane ou de Georges Weah que devant les échecs de Lucien de Rubempré ou les premières mesures de l’introït du Requiem de Mozart. D’ailleurs, j’avoue que je rêverais de posséder la déclaration manuscrite des joueurs de l’équipe de France durant le « drame » de Kysna lors de la coupe du monde 2010 en Afrique du Sud. Mais ce manuscrit est pieusement conservé dans les archives de Raymond Domenech. Mais là n’est pas la question. 

Se poser la question sur l’intérêt pré-supposé d’acheter ou de vendre des lettres autographes c’est résoudre une problématique à laquelle j’ai été maintes fois confrontée : l’indifférence de mon entourage ou l’indifférence tout court pour ces documents. 

Imaginons que sur cent personnes prises au hasard et à qui je présenterais mon métier et ma passion, et sachant bien que derrière moi, dans des classeurs, sont archivées des lettres de Victor Hugo, Georges Brassens, Hergé, Napoléon Ier, Charlie Chaplin, Henri IV, Mata-Hari ou Claude Monet, combien spontanément me demanderaient-ils de leur montrer quelques documents ? Et bien peu, vraiment peu, même très très peu. Mais je n’ai aucune raison de m’en inquiéter car pour 95 % d’indifférents, la passion, la curiosité joyeuse, parfois la douce gentillesse savante des 5 % restant rééquilibrent totalement cette balance humaine. Je ne juge pas cette indifférence, c’est une unique question de goût, de priorité dans la vie. Moi-même, je n’ai pas de goût prononcé par exemple pour le livre ancien (le livre rare, de collection). Disons que si je reconnais la beauté d’une reliure, la qualité d’un beau papier, je ne me souviens pas d’avoir demandé à un de mes confrères libraires de me sortir de leur bibliothèque un exemplaire de l’édition originale d’une Saison en Enfer. Mon propos peut étonner mais j’ai toujours préféré l’écrit à l’imprimé. 

Paul Verlaine, Lettre autographe signée, août 1887, à Henri de Régnier :  » tout est bel et bon qui est bel et bon, voir qu’il vienne et par quelque procédé qu’il soit obtenu. Classiques, romantiques, décadents, « symbolos », assonants ou comment dirais-je ? Obscurs exprès, pourvu qu’ils me foutent le frisson ou simplement me charment, même et peut-être surtout sans que (…) , je sache bien pour quelle cause, font tous mon compte »

Cette très relative indifférence explique peut-être aussi la raison pour laquelle le marché des lettres autographes et des manuscrits ne concerne finalement que peu de personnes comparé aux marchés des tableaux anciens des meubles et des bijoux. Les économistes parlent de « marché de niche », les journalistes de « microcosme » ou de « milieu feutré ». 

Néanmoins, il ne faudrait pas que vous méjugiez ce sentiment d’indifférence ou l’isolement des lettres autographes. Si chaque segment du marché des oeuvres d’art était un pays, alors oui les tableaux anciens ou le mobilier représenteraient des États étendus comme la Russie tandis que les lettres autographes et les manuscrits feraient office de principautés de taille vaticanesque. Mais quel petit état dynamique, passionné, stable et prestigieux. 

Comment ne pas s’émerveiller devant un poème autographe de Charles Baudelaire, devant la dernière lettre de Louis XVI avant son exécution, devant une lettre de Louise Michel pendant la Commune de Paris, devant une longue lettre de Jean Gabin à Jean Renoir, devant quelques lignes de Georges Brassens ou de Jacques Brel ? Cet émerveillement est le dénominateur commun de la grande majorité des collectionneurs, qu’ils soient fortunés ou non, et je l’espère de tous les marchands. Ce petit quelque chose qui étreint le collectionneur lorsqu’il trouve une lettre autographe qui lui parle, est une émotion difficilement exprimable. L’expert et libraire Frédéric Castaing parle de « Magie » (Signatures, Atout éditions, 1998), son confrère Alain Nicolas de « liens secrets qui vont droit au coeur » (Les Autographes, Maisonneuve & Larose, 1988), et le libraire historique Etienne Charavay « d’émanation directe de ceux qui ont droit à notre souvenir » (La Science des Autographes, Essai critique, Paris, Charavay Frères Libraires Éditeurs). 

On peut évoquer d’autres raisons qui motiveraient la collection de lettres autographes et de manuscrits. D’abord, les autographes sont des sources d’informations capitales pour la compréhension d’un auteur ou d’un évènement. Ils sont des sources de la recherche intellectuelle. Les collectionneurs et les marchands collaborent souvent avec des biographes ou des institutions. Car nous trouvons dans telle ou telle lettre, une date, une phrase, un fait relaté qui était jusqu’à aujourd’hui ignoré et qui lève le voile sur des interrogations laissées depuis longtemps sans réponse. 

Par exemple, j’ai possédé une lettre de Juliette Adam datée du lendemain de la mort de Gustave Flaubert (8 mai 1880). Dans cette lettre, Juliette Adam confie à son correspondant sa peine et son embarras car Flaubert avait promis à son journal la diffusion en épisodes de Bouvard et Pécuchet. Cette simple information fit le bonheur d’un chercheur qui cherchait depuis plusieurs années à qui été destinée la diffusion du dernier roman de Flaubert. Quel plaisir pour un marchand de participer (très modestement) à la compréhension et à l’étude d’un personnage ou d’un fait. 

Ensuite, je peux aussi évoquer la simple envie d’acheter pour spéculer. C’est une motivation peu glorieuse, critiquable mais comme tous les objets d’arts, les autographes n’échappent pas aux esprits calculateurs. Et ce n’est pas un marchand qui aurait le droit de leur faire une leçon de morale, étant lui même par essence un commerçant donc un chercheur de profit. 

Enfin, il existe des fétichistes, purs et durs, qui par amour et fascination, ne cherchent que quelques lignes, quelques pages touchées par l’objet de leur adoration. La lettre autographe devient alors une relique au sens propre du terme. 

Mais revenons à ces principes de « magie » ou d’ « émotion » provoqués par les autographes. Ce qui me tarabuste, c’est l’imprécision de ces sentiments. Quelle est la frontière entre l’émotion de la possession d’une lettre et le fétichisme ? À ce mot, j’entends déjà les collectionneurs et les marchands se dresser pour m’houspiller. Mais le fétichisme tel que nous nous le représentons dans notre imaginaire collectif a un sens dévalorisant, presque ridicule. 

Le fétichiste c’est celui divinise un objet ou une personne et qui en perd de son esprit critique. Dans les cas extrêmes, certains se déguisent, s’expriment, prennent des postures comme leur idole, se confondent avec eux. Alors, je ne suis ni psychiatre ni psychanalyste, et je me garde bien de condamner. Je n’ai pas l’âme d’un procureur. Mais j’ai toujours regardé cela comme une abdication de soi-même (une méconnaissance de soi). Oscar Wilde disait « Soyez vous-même, les autres sont déjà pris ».

C’est dans ce sens là que le plus grand nombre entend le mot fétichiste. Le fétichisme est un aveu de faiblesse. C’est pour cette raison j’imagine qu’Alain Nicolas nuance son propos en écrivant au sujet des lettres autographes, après avoir parlé d’émotion, que « cette fixation matérielle de la pensée ne représente pas simplement une relique. Elle constitue un témoignage irremplaçable donnant des renseignements qu’on chercherait parfois vainement dans des documents imprimés, elle remet même quelquefois en cause certains faits historiques qui semblaient acquis… ». Or si cette nuance me convient elle donne l’impression d’une justification, une tentative d’ennoblir la passion des autographes forcément suspecte d’un fétichisme puérile. Elle ne définit pas la magie ou l’émotion évoquée aussi bien par lui que par Frédéric Castaing. Oui les autographes donnent des informations sur un auteur mais là n’est pas l’origine de la passion. Je n’achète pas un manuscrit uniquement parce j’y apprend un fait nouveau. Je l’achète parce que son contenu et son scripteur me sont chers. 

Or, dans le fétichisme, il existe une dimension noble. L’objet est admiré et vénéré. La vénération est si l’on s’en tient à sa définition : «un Grand respect fait d’admiration et d’affection » (on conviendra qu’admirer et éprouver de l’affection pour quelqu’un ne contrarie en rien la liberté d’être nous-mêmes).    Si l’on accepte l’idée de cette noblesse, qu’est-ce du point de vue du collectionneur de lettres autographes ? 

Tout simplement et bêtement un amour de la culture. Non pas un amour ou toute la culture serait à bénir sans discernement mais un respect pour une oeuvre, pour un courant, pour une période historique… Une sensibilité évidente au passé. La culture, celle qui nous est personnelle (je préfère les romantiques, tu préfères les symbolistes, ils préfèrent les surréalistes…) est ce qui nous différencie et ce qui nourrit, élève notre personnalité. Parlez de ce que nous aimons est un acte très intime. Acheter une lettre autographe l’est tout autant. 

Yves Klein, Lettre tapuscrite signée, 29 avril 1958, au préfet de la Seine, à la suite du refus de ce dernier de laisser l’artiste éclairer l’obélisque de la Concorde avec son bleu.

L’émotion et la magie des autographes naissent de cette possibilité offerte de créer un lien, plutôt un « pont » avec ce que nous considérons de plus important à nos yeux : cette longue histoire culturelle. On pourra toujours juger ridicule de croire qu’en possédant une lettre de Balzac on s’imagine le rencontrer. On pourra toujours être ahuris par les sommes dépensées pour acquérir un manuscrit de Marcel Proust car à quoi sert-il ce manuscrit (déjà publié et reproduit dans des centaines de livres) qui se trouve au fond d’un tiroir ou d’une bibliothèque ? À rien. Il n’a pas d’utilité. Autant un beau tableau décore une pièce, autant une belle montre me donne l’heure et soigne mes apparences, autant une voiture de collection joint l’utilité de me déplacer que l’esthétique agréable des courbes d’une calandre, d’un tableau de bord en acajou et de fauteuils en véritable cuir… mais l’autographe ? Il n’a pas de fonction utilitaire. ce n’est qu’un « bout de papier avec de l’encre » comme je l’ai souvent entendu. C’est ici le point de rupture, le moment d’assumer cette l’émotion et la magie par un respect et un amour passionné pour la culture. Libre à tous d’admettre ou d’ignorer plusieurs siècles de création et d’évènements. Libre aussi celui qui aime la culture sans désirer en toucher les matériaux et les témoignages dont nous avons hérités n’en vivre que dans le monde des idées sans en posséder des souvenirs matériels.

J’ai commencé ce métier en lisant un roman, La Révolution de Robert Margerit. Formidable fresque sur la Révolution française, des États-Généraux au 9 thermidor. Dans ma lecture était survenue une pensée : « Existe t-il encore des documents de cette époque ? ». Et le lendemain, j’achetais mon tout premier document imprimé en 1793 (c’était un discours du révolutionnaire Jean-Louis Carra, acheté chez Emmanuel Lorient à sa librairie Traces Écrites). J’avais eu envie de posséder entre mes mains un témoignage matériel, un souvenir de la Révolution, de m’imaginer que cet imprimé était sorti des presses d’une imprimerie révolutionnaire parisienne, qu’il avait voyagé de mains en mains et peut-être appartenu à un conventionnel, et peut-être l’avait-il dans sa poche lors d’une assemblée houleuse, peut-être avait-il entendu un discours de Danton ou de Robespierre. Qu’est-ce ? Si ce n’est un amour, une passion dans mon cas personnel pour l’histoire ? Pourtant si je suis un marchand, je ne suis pas un collectionneur… je n’ai jamais collectionné les manuscrits. J’aime les trouver et travailler dessus. Mais non les posséder. Étrange paradoxe pour certains mais paradoxe salutaire je crois pour celui qui en fait son commerce.

Ne cherchons pas à trouver d’autres raisons que le fétichisme noble et le respect pour la culture pour justifier (en partie) l’intérêt que l’on peut porter aux autographes. Bien que cette démarche ne soir pas exempt de contradictions presque monstrueuses. Un admirateur de Baudelaire peut-il être marchand ou acheteur quand le poète écrit : « Le commerce est, par essence, satanique. Le commerce c’est le prêté rendu, c’est le prêt avec le sous-entendu : Rend moi plus que je ne te donne ». (Charles Baudelaire, Mon coeur mis à nu). Je ne suis pas certain que Baudelaire approuverait aujourd’hui le commerce de son écriture. Mais c’est là l’objet d’un autre débat et qui concerne peut-être davantage le marchand que le collectionneur.

Le chef d’oeuvre. La quintessence footballistique. L’art de dribbler est un art sous-estimé.

Vous pouvez retrouver toutes nos lettres autographes ainsi que nos documents historiques sur le site de notre galerie.

Un agent au service des Rois : le mystérieux Baron de Batz

Notre galerie propose actuellement à son catalogue une très rare et intéressante lettre autographe du légendaire agent et aventurier royaliste Jean-Pierre de Batz (1754-1822). Pour les passionnés de la Révolution française, et pour ceux qui ont été et sont encore sensibles au sort de la famille royale, le Baron de Batz est une grande figure de l’ombre de la Contre-Révolution. Il est celui qui aurait tenté de sauver Louis XVI de l’échafaud. Le 21 janvier 1793, Batz aurait eu pour projet de lever une petite armée de 2.000 gentilhommes chargée d’enlever le roi lors de son (long) parcours entre la prison du Temple et la place de la Révolution. La tentative échoua faute a priori d’une mobilisation suffisante des défenseurs de Louis XVI. 

Le Baron de Batz (1754-1822)

À Paris, une plaque commémore cet épisode  à l’endroit même de la tentative d’enlèvement, 52 rue de Beauregard (2e arrondissement). Cette plaque a été posée en 1989 dans le cadre du bicentenaire de la Révolution française.

Néanmoins, des doutes subsistent sur la réalité d’un projet qui est entré dans la légende du royalisme. Les faits seraient nés d’une dénonciation d’un membre du Tribunal révolutionnaire. Cette dénonciation était appuyée par les dires de Pierre Devaux secrétaire personnel de Batz. Or, aucun procès-verbal ou document judiciaire ne nous sont parvenus validant la véracité des faits. Peut-être, pouvons-nous mettre cette absence de sources écrites officielles sur le compte des destructions d’archives qui ont émaillé l’histoire depuis. Toutefois, une chose semble sûre, nous savons que des royalistes ont été tués sur le parcours du roi le menant à la guillotine, et notamment dans le quartier de Bonne-Nouvelle (où se situe encore aujourd’hui la rue Beauregard). 

Quoi qu’il en soit, le mystère entourant le Baron de Batz est auréolé par sa capacité à n’avoir jamais été arrêté alors qu’il était sévèrement recherché sous la Terreur. Certains disent même qu’il avait empêché Robespierre de dormir…
Après l’exécution de Louis XVI, Batz était resté à Paris dans un état de semi-clandestinité. En octobre 1793 il est désigné par le Comité de Salut public comme un des responsable de l’affaire de la liquidation de la compagnie des Indes. Batz est accusé d’avoir voulu ruiner la République (dénoncé par François Chabot à Robespierre alors que Chabot lui-même était accusé). Recherché activement, Batz voyage en province et en Suisse et échappe aux recherches. Il revient à Paris au moment du soulèvement royaliste du 13 vendémiaire   auquel il participe (25 octobre 1795). Il est emprisonné et finalement relâché grâce à sa future épouse (qui avait eu la présence d’esprit de détruire tous les documents suspects à son domicile avant la mise des scellés). Rayé de la liste des émigrés sous le Consulat, Batz cesse toutes activités politiques et se réfugie dans son domaine auvergnat de Chaudieu.

Les Bourbons de retour sur le trône en 1814, Batz est couvert d’honneurs et obtint le grade de maréchal de Camp et la croix de Saint-Louis. La lettre autographe signée du Baron de Batz que nous proposons est écrite quelques jours avant l’arrivée de Louis XVIII à Paris. Elle est datée du 20 avril 1814, quelques jours après l’abdication de Napoléon Ier. Cette lettre semble conclure un cycle et témoigne du soulagement et de la loyauté d’un fervent royaliste qui aura consacré presque toute sa vie à la cause des Bourbons. Voici sa retranscription : 

« Monseigneur,

Si votre altesse Royale a daigné conserver quelque mémoire de mon dévouement, comme j’ai l’orgueil de l’espérer, elle me plaindra de n’avoir pas été des premiers à ses pieds à son arrivée en France. Il n’y aurait pas d’expressions pour mes regrets s’il n’avait pas été utile, peut-être, que je veillasse ailleurs ; et dans ces derniers temps, à Montpellier, ville principale qu’environnaient des chances périlleuses. Tout y était organisé pour un courageux effort ; mais la main de Dieu devait seule nous rendre les Bourbons, et la félicité, la réhabilitation de la France, attachées uniquement à leur retour.

Lettre autographe signée du Baron de Batz à Louis XVIII quelques jours après l’abdication de Napoléon Ier.

Quelques derniers renseignements précieux à recueillir, et des sollicitations auxquelles j’ai dû céder, me retenant quelques moments encore, je ne puis soutenir l’idée de paraître en retard, ou d’un zèle faible. Daignés donc me pardonner, Monseigneur, d’oser vous assurer qu’aucun français ne me surpasse en dévouement à la plus sainte des causes, et à votre altesse Royale personnellement. 

Je vais d’autant plus me hâter de retourner à Paris, que j’apporterai des notions utiles sur les choses et les personnes pour assurer le parfait repos et la satisfaction générale de ces contrées qui méritent une attention particulière. Peut-être même pourrai-je offrir les moyens de rendre un plus important service.

Au terme de tant de calamités, combien il me sera doux, Monseigneur de pouvoir présenter de nouveau à votre altesse Royale, les félicitations et le dévouement qui ne s’est jamais démenti, de la même noblesse d’Albret dont elle avait daigné accepter la députation : ce souvenir ne mourra jamais sur le territoire qui a été le premier patrimoine de notre immortel Henri votre aïeul.

Je suis avec respect,

Monseigneur,

de votre alterse Royale

Le plus fidèle, le plus dévoué et le plus passionné serviteur.

Le Bon de Batz ».

Notons enfin que les écrits du Baron de Batz sont excessivement rares. Vous pouvez retrouver tous nos autographes de la Révolution française sur le site internet de notre Galerie.

Plaque commémorative de la tentative d’enlèvement du roi Louis XVI par le Baron de Batz et ses hommes (21 janvier 1793)

Le Tombeau de Chateaubriand : une lettre autographe

Notre galerie présente ce mois-ci une très belle lettre signée de François-René de Chateaubriand (1768-1848). Datée d’août 1841, écrite de Paris, et adressée au journaliste et historien Pitre-Chevalier (1812-1863), Chateaubriand demande probablement à son correspondant de faire suivre une lettre à son cousin Frédéric de Chateaubriand, fils d’Armand de Chateaubriand (1768-1809) dont l’écrivain n’oublie pas de dire qu’il a été « fusillé par Bonaparte ».

Agent royaliste et soldat de l’armée de Condé, Armand de Chateaubriand fut condamné à mort par une commission militaire et fusillé le 31 mars 1809. Dans les Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand écrira : « Le jour de l’exécution, je voulus accompagner mon camarade d’enfance sur son dernier champ de bataille; je ne trouvais point de voiture, je courus à pied à la plaine de Grenelle. J’arrivais, tout en sueur, une seconde trop tard : Armand était fusillé contre le mur d’enceinte de Paris. Sa tête était brisée; un chien de boucher léchait son sang et sa cervelle… ».

Toujours dans cette lettre, Chateaubriand envie Pitre-Chevalier de se rendre en Bretagne et particulièrement dans la région de Saint-Malo où l’écrivain a passé son enfance. Une « patrie » écrit-il  « que je n’ai pas visitée depuis 50 ans. Je n’y connais plus personne et personne ne m’y reconnaitrait ». 

Enfin, Chateaubriand termine la rédaction de la lettre par cette phrase qui fait office de voeu : « Vous trouverez peut-être une pierre sans nom préparée pour me couvrir au bord de la mer dans un îlot de sable où je désire être enterré… ». 

Dès 1823, Chateaubriand avait commencé à chercher un lieu en bord de mer, une île idéalement, pour y être enterré. En 1828, il adresse une demande spécifique au maire de Saint-Malo : que lui soit concédée la pointe ouest de l’île du Grand Bé. Si cette demande embarrasse dans un premier temps la municipalité qui n’accorde pas son autorisation, un admirateur de l’écrivain appuie en 1831 sa demande auprès du nouveau maire qui accepte ce désir à la condition que le ministre de la Guerre y consente aussi. Détail atypique, le tombeau sera terminé dix ans avant la mort de l’écrivain (en 1838). 

Il est possible aujourd’hui, à marée basse de se rendre à pied sur l’ile de Bé et d’admirer le tombeau. Si à l’origine aucune n’inscription n’y figurait, une plaque fut posée où l’on peut lire : « Un grand écrivain français a voulu reposer ici pour n’y entendre que le vent de la mer. Passant respecte sa dernière volonté ». 

Retrouvez toutes nos lettres autographes de Chateaubriand sur le site de notre galerie.

La fin de la Seconde Guerre mondiale : un document signé par le général Eisenhower (7 mai 1945).

À New-York, 27 mars 2002, lors de la vente des documents historiques américains de la collection Forbes chez Chritsie’s, se trouvait présenté un document exceptionnel, un peu noyé dans un catalogue riche et varié comprenant 192 lots dont entre autres des lettres de Georges Washington, Abraham Lincoln, des discours de John Fitzgerald Kennedy, de Richard Nixon et de Ronald Reagan. Ce document est en partie dactylographié et signé « Dwight Eisenhower » en tant que Commandant suprême des forces alliées. L’en-tête du document porte la mention « TOP SECRET » imprimé en rouge. Il est daté du 7 mai 1945, et si l’information n’est pas inscrite sur le document, il a été rédigé à Reims.

Il s’agit du document original (non une copie) du message le plus important de la Seconde Guerre mondiale, celui qui annonce officiellement la fin du long et terrible conflit en Europe. L’armée allemande est en état de déliquescence absolue, les armées américaines et russes se sont rencontrées le 25 avril à Torgau sur l’Elbe, Berlin est totalement encerclée et Hitler, le 30 avril, s’est suicidé dans son bunker. Le 2 mai, Berlin se rend définitivement. Le 7 mai , à 2h41, dans une salle du collège technique de Reims (aujourd’hui musée de la Réédition), le général allemand Alfred Jodl signe l’acte de réédition de l’armée allemande sans condition.

L’exemplaire original provenant de la collection Forbes de l’annonce officielle de la fin de la Seconde Guerre mondiale signée par Dwight Eisenhower.

Une fois l’acte de capitulation signé par le général américain Smith, le général Jodl et des représentants de la France et de l’Union soviétique, Smith suggère à son commandant que cette nouvelle soit communiquée aux chefs d’état-major. Smith et plusieurs de ses collègues de la SHAEF (Supreme Headquarters Allied Expeditionary Force) ont tenté de composer le message historique. « J’en ai essayé une moi-même », a rappelé Smith, « et, comme tous mes collaborateurs, à tâtons pour des phrases retentissantes « . Les américains ne savent comment l’écrire, cherchent une formule. Eisenhower a examiné et rejeté une série de brouillons de messages proposés par son personnel, qui « cherchaient tous à faire naître un rhétorique, une chose qui ne manquerait pas de figurer dans les livres d’histoire »
Enfin, tôt le matin, le Commandant suprême Eisenhower rédige personnellement le message dont la teneur fut des plus concises : « La mission de cette force alliée fut remplie à 02.41 heure locale du 7 mai , 1945. « 

Charles de Gaulle et Dwight Eisenhower sur les Champs-Élysées en juin 1945

Le document de collection Forbes est le seul exemplaire officiel portant la signature autographe d’Eisenhower. Si plusieurs télégrammes avec signatures tapuscrites ont été envoyés, on n’en connait pas le nombre. On sait par ailleurs que pour commémorer l’évènement, Einsenhower a signé un petit nombre de documents non-officiels. Depuis 1945, seuls six exemplaires de ces documents ont été vendus aux enchères. Seul le « Forbes » est considéré comme un original. les cinq autres étant des reproduction dites « miméographique » (Fac-similé) portant certes une signature authentique d’Eisenhower mais postérieures aux évènements (le plus cher avait été adjugé 40.000 $ en 1997 chez Sotheby’s).

L’exemplaire Forbes avait été estimé au catalogue de 2002 entre 60.000 et 80.000 $. Il trouva un acquéreur à 160.000 $ (hors frais de vente) avant d’être revendu en France, en 2010, 1.410.100 $. Il fut la propriété du Musée des Lettres et Manuscrits (depuis disparu). Il est étonnant de constater que ce document n’est pas été préempté ou revendiqué par les Etats-Unis ou l’un pays alliés. Reste à savoir aujourd’hui si l’État français s’en est porté acquéreur à la suite de la fermeture du Musée des Lettres. Il pourrait ainsi revenir en ses lieux et être exposé à Reims.

Le général allemand Alfred Jodl (1890-1946) signant l’acte de réédition sans condition de l’armée allemande. Reims, 7 mai 1945.

Nicolas Copernic : Des Révolutions des sphères célestes, trésor de la bibliophilie.

Aujourd’hui, sortons un peu des autographes et des manuscrits afin de nous intéresser à leurs cousins : les livres anciens. Si il est encore possible d’acquérir une lettre ou un manuscrit (même un bout) de Newton, Darwin ou d’Einstein, il semble fort difficile de s’offrir Copernic (1473-1543). Et pour un amoureux des sciences, ce dernier est certainement le plus important d’entre eux. En démontrant que la Terre tourne autour du soleil et qu’elle n’est pas le centre de l’univers, Nicolas Copernic bouleversa l’histoire de la pensée. Il fut un détonateur, l’épicentre d’un séisme scientifique, philosophique et religieux, ce que l’on nomme « le révolution copernicienne ». 

L’Astronome, médecin, mathématicien et chanoine Nicolas Copernic (1473-1543)

Pendant près de 36 ans, Nicolas Copernic, convaincu de ses théories sur l’héliocentrisme, cacha celles-ci sans les divulguer (exceptées auprès de quelques amis choisis). Ce secret était une nécessité absolue compte tenu du danger que ses thèses auraient pu lui attirer de la part du Vatican (les représentations de l’univers et les bases de l’astronomie reposaient depuis 13 siècles sur les théories du système de Ptolémée (100-168 ap. J-C.). Néanmoins, ce risque inquisitorial n’explique pas pleinement les raisons de cette prudence. Les intuitions de Copernic devaient être démontrées scientifiquement, sans la moindre faille. Et cette démonstrations faisait face à des difficultés de calculs pratiquement insurmontables (notamment du fait que Corpenic ignorait les trajectoires elliptiques que Kepler allait découvrir un siècle plus tard). 

Pendant ces années de travail et de silence, Copernic rédige son oeuvre majeur : De Revolutionibus Orbium Coelestium (Des Révolutions des sphères célestes). Il termine sa rédaction en 1530. Ses thèses de l’héliocentrisme se diffusent jusqu’au pape Clément VII. Vers 1540, des copies de son essai circulent déjà. Ce n’est seulement qu’en 1543 que l’ouvrage parait chez un imprimeur basé à Nuremberg, l’année même de la mort de Copernic (il meurt le 24 mai à l’âge de 70 ans). Mort, Copernic ne fut jamais inquiété pour ses théories. En 1616, son livre fut cependant interdit par l’église catholique (interdiction qui ne sera levée qu’en… 1835). Cette interdiction n’était que partielle car l’Église avait autorisé sa publication à la condition que des corrections soient apportées à certains passages, et particulièrement ceux traitant du modèle héliocentrique. Chaque possesseur de l’ouvrage avait pour obligation d’effacer les passages interdits ou de les remplacer par des textes reconnus par l’Église (cette censure ne fut appliquée qu’en Italie tandis que des copies du texte intégral se diffusèrent à travers l’Europe).

Nicolas Copernic, De Revolutionibus Orbium coelstium, Libri VI, Nuremberg, Johannes Petreius, 1543.

L’édition originale de cet essai est un trésor bibliophilie inestimable, un des livres les plus célèbres et les plus convoités par les bibliophiles du monde entier. Relié en vélin souple, d’un format in-folio (278 x 200 mm) cet essai comporte 202 feuillets illustrés de 142 diagrammes gravés sur bois. Cette édition avait été imprimée à Nuremberg par Johannes Petreius. Le professeur d’université Owen Gingerich (né en 1930), chercheur en astronomie et en histoire des sciences à l’université d’Harvard aux Etats-Unis, n’a recensé que 277 exemplaires dont seuls 25 demeurent aujourd’hui en mains privées. Sur ces 25 exemplaires, seul 10 sont en reliure d’époque. 

En octobre 2005, à Paris, un fabuleux exemplaire de ce traité passa en salle de vente (Pierre Bergé / Collection Pierre Bérès). Estimé à 150.000 / 250.000 €, il fut adjugé 710.000 € (818.454 € frais de vente compris). L’exemplaire provenant du fonds de la librairie de Pierre Bérès (1913-2008) était un des trois plus grands connus. Connu pour son format et par la rareté de ses marges (il s’agissait d’un exemplaire en pleines marges, non rognées). 

Pierre Bérès avait acquis cet exemplaire lors d’une vente aux enchères en novembre 1967 à Genève (l’exemplaire porte un ex-libris manuscrit « H. Magli 1815). Lors de la vente de 2005, le bruit a couru que c’était un libraire anglais qui s’en était porté acquéreur, agissant pour un collectionneur français. Cet exemplaire a été prêté en 2014 à la galerie Gradiva (9 quai Voltaire à Paris) lors d’une exposition. Il dort désormais dans la bibliothèque (ou le coffre) d’un collectionneur privé dont le nom ne sera jamais divulgué. 

Quant au manuscrit lui-même, Copernic en fit don avant sa mort à son ami Tiedmann Giese (évêque de Chelano). Ensuite, Giese donna ce manuscrit à Georg Joachim Rheticus (1514-1574), célèbre astronome qui poussa et décida Copernic à publier son oeuvre. À la mort de Rhéticus, son disciple Valentin Otho de Magdebourg en hérita et l’emporta en Allemagne. En décembre 1603, Magdebourg le vendit à l’astronome Jakob Christmann (1554-1613) qui l’utilisa pour la préparation de son oeuvre « Theoria Lunae ». À sa mort, sa veuve le céda au philosophe et grammairien Comenius (Jan Amos Komensky). Aujourd’hui, le manuscrit de Copernic est la propriété de l’Université de Cracovie.