Le manuscrit autographe de « Sensation » d’Arthur Rimbaud

Ce célèbre poème de Rimbaud que j’affectionne particulièrement est issu du Cahier de Douai, recueil de 22 poésies écrit entre mars et octobre 1870. Ce manuscrit a beaucoup voyagé avant de rejoindre une grande collection publique.

Le Manuscrit autographe signé de « Sensation » d’Arthur Rimbaud de la British Library.

Âgé de 15 ans, et en pleine guerre franco-prussienne, Arthur Rimbaud fugue le 29 août 1870 de Charleville pour se rendre à Paris. À peine arrivé à la gare du Nord, il est contrôlé puis détenu à la prison de Mazas. De sa cellule, il écrit une lettre à son professeur et ami Georges Izambard (1848-1931) afin qu’il le libère en payant sa dette (Rimbaud avait voyagé avec un billet de transport invalide). Izambard lui vient en aide et lui offre un voyage de retour à Douai où il l’héberge une quinzaine de jours. C’est à ce moment que Rimbaud déposé le 26 septembre 1870 chez le poète et éditeur Paul Demeny, habitant Douai, un premier recueil manuscrit de quinze poèmes recopiés au propre (dont « Sensation » que Rimbaud date de mars 1870). Il livrera peu de temps après un second recueil de sept nouveaux poèmes.

Bien des années plus tard, Demeny vendit les manuscrits au journaliste et poète Rodolphe Darzens (1865-1938), première personne à entreprendre une enquête sur Rimbaud (il fera publier divers article en 1886 dans la revue La Vogue de Gustave Kahn). Les manuscrits passèrent ensuite entre les mains de l’éditeur Léon Genonceaux (1856-1942), du collectionneur et bibliophile Pierre Dauze (1852-1913) et celles de l’écrivain autrichien Stefan Zweig (1881-1942) qui les acheta aux enchères de l’hôtel Drouot en 1914 et les conserva jusqu’à sa mort en 1942 à Petrópolis au Brésil. La belle famille de Zweig cédèrent les manuscrits à la British Library de Londres où ils se trouvent aujourd’hui.  

Stefan Zweig (1881-1942) qui fut l’un des possesseurs des manuscrits du Cahier de Douai entre 1914 et 1942.

Il existe un autre manuscrit de « Sensation », qui se trouve aujourd’hui à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet à Paris. Il s’agit d’une version similaire (signée « A.R. »). Ce second manuscrit est extrait d’une lettre de Rimbaud à Théodore de Banville datée du 24 mai 1870. Dans cette lettre, le poème est lui daté du 20 avril 1870 et est donc antérieur au manuscrit de Demeny (ce qui nous éclaire sur la date réelle de composition du poème). La lettre à Banville, retrouvée en 1920 dans les archives de Banville (mort en 1890) a été la propriété successivement de Louis Barthou et de Jacques Doucet qui légua ces manuscrits à l’Université de Paris.

Ce poème ne fut publié qu’en janvier-février 1889 dans La Revue indépendante. Je ne me prive pas pour mon plaisir et pour le vôtre peut-être de recopier ce magnifique poème en guise de conclusion :

« Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue
.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme
« .

Une lettre autographe signée de Galilée (1637) : trésor parmi les trésors.

Il est des personnages célèbres que les collectionneurs de lettres autographes et de manuscrits peuvent se résoudre à oublier et dont l’acquisition de la moindre trace écrite est une idée sans rapport avec la réalité. Parmi ces personnages célèbres se trouve le physicien, mathématicien et astronome italien Galilée (1564-1642).

Reproduction facsimile de la lettre autographe signée de Galilée passée en vente le 6 décembre 1961.

Il fut une époque où néanmoins l’idée était envisageable au gré des enchères. Le 6 décembre 1961, à Paris, au palais Galliéra, lors d’une vente organisée par Me Maurice Rheims avec l’appui des experts Pierre Bérès, Michel Castaing et De Nobele, une fantastique lettre de Galilée était proposée aux collectionneurs. Cette lettre entièrement autographe et signée « Galileo Galilei » était datée du 9 mai 1637 et écrite à Benedetto Guerini (1 page in-folio). Il ne s’agissait pas d’un simple reçu ou d’une liste quelconque. Cette lettre était relative à l’impression des plus importants ouvrages scientifiques de Galilée, à ses rapports avec le Grand-Duc de Toscane et à sa réclusion par le Saint-office. C’était l’une des toutes dernières lettres écrites par le savant avant qu’il devienne aveugle (7 mois plus tard).

Galilée écrit alors au secrétaire du Grand-Duc de Toscane de sa villa d’Arcetri, près de Florence où il était consigné par le Saint-Office depuis près de quatre ans (avec une interdiction absolue de se rendre à Florence). Galilée avait été condamné en 1633 pour avoir défendu les thèses coperniciennes (soutenant que la Terre tourne autour du soleil, et que celui-ci est le centre de l’univers).

Le Grand-Duc Cosme II de Médicis, empressé de secourir Galilée, lui a envoyé le Sieur Peri (le géomètre Dino Péri) pour l’aider dans son travail. Galilée écrit : « (…) L’aide du seigneur Peri en peu de jours me conduira au port où je trouverai le calme, non pas dans l’oisiveté mais en des études moins difficiles et plus agréables. Aujourd’hui, je suis avisé de Venise que la première feuille imprimée est en route, ce qui vous est une garantie qu’on travaille pour moi à Leyde, chez ces Elvézirs, les plus fameux imprimeurs de l’Europe ; ce sont eux aussi qui ont imprimé mon scandaleux Dialogue traduit en latin (…) ainsi qu’en dernier lieu ma Lettre à Madame Sérénissime de glorieuse mémoire, traduite aussi en latin et imprimée dans les deux langues, dont j’attends quelques exemplaires… »

Dans cette lettre, Galilée fait référence aux Discorsi e demonstrazioni matematiche qui s’imprimaient chez les Elzévier sous la surveillance du comte de Noailles, ambassadeur de France à la cour de Toscane et dédicataire de ce livre. Les deux autres ouvrages cités sont le Systema cosmicum et sa seconde partie, la célèbre lettre copernicienne à Christine de Lorraine, grande-duchesse de Toscane. Ces trois ouvrages étaient imprimés à l’étranger avec l’accord secret de Galilée et malgré l’interdiction du Saint-Office.

Galilée avait été informé que le Grand-Duc le recevrait volontiers s’il pouvait venir à Florence sans danger. Dans cette lettre, Galilée suggère donc un moyen de se rendre secrètement chez son altesse, dans un petit carrosse fermé qui viendra le prendre puis il prie son correspondant d’en faire la proposition et de remercier Son Altesse qui lui a procuré l’assistance du seigneur Péri.

La signature « Galileo Galilei » au bas de la lettre.

Pour la petite histoire, cette lettre a été adjugée 30.000 francs (soit l’équivalent de 47.000 € eu euros d’après l’INSEE) et avant de trouver un acquéreur, elle fut la propriété de l’écrivain, publiciste et collectionneur Jean Davray (1914-1985).

J’Accuse ! : le manuscrit autographe d’Emile Zola.

Le manuscrit autographe de la célèbre lettre-manifeste d’Émile Zola se trouve aujourd’hui aux archives de la Bibliothèque nationale de France. Il s’agit d’un manuscrit de 39 pages accompagné d’une enveloppe sur laquelle l’écrivain avait écrit « Manuscrit de ma lettre à M. Faure ».

Depuis sa rédaction, le Manuscrit de J’Accuse était resté dans la famille avant que l’arrière petite-fille d’Émile Zola ne se décide en 1987 à le vendre aux enchères. Compte tenu de l’importance de ce texte, un des plus célèbres de l’histoire politique française, le ministre de la Culture de l’époque, François Léotard, s’était opposé à cette vente. Grâce à une importante levée de fonds du Ministère, la Bibliothèque nationale s’en était portée acquéreur en 1991. 

Pout tous ceux qui souhaiterait  néanmoins posséder un document lié à ce texte, on peut encore trouver aux catalogues des salles de vente ou chez les marchands, l’édition originale du journal L’Aurore dans lequel était paru ce manifeste (13 janvier 1898). J’Accuse était paru sur six colonnes à la une et son titre (inspiré à Zola par Georges Clemenceau) saute aux yeux du lecteur, étalé en grand avec ces trois énormes point de suspension. Comme le relate Charles Péguy, « le choc fut si extraordinaire que Paris faillit se retourner ». 300.000 exemplaires furent écoulés en quelques heures. À propos de ce texte, Jules Guesde déclara qu’il était « l’acte le plus révolutionnaire du siècle ». 

À titre d’information, cette édition originale de L’Aurore avait été proposée lors de la vente de la bibliothèque de Dominique de Villepin en novembre 2013 chez Pierre Bergé. Le lot (remarquablement bien conservé ) avait été estimé 6.000 / 8.000 € (il ne trouva pas preneur). En mars 2018, chez Ader, un exemplaire avait été adjugé à 5250 €. 

La une du journal L’Aurore du 13 janvier 1898

Retrouver nos lettres autographes d’Emile Zola sur le site de notre Galerie.

L’Armoire de fer des Archives nationales : les trésors de l’histoire de France.

C’est aux Archives nationales françaises, aux Grands dépôts, que se trouve l’une des plus grandes collections de documents autographes ayant attrait à l’histoire de la France. Cette collection est renfermée dans un coffre baptisé « L’Armoire de fer ». 

L’Armoire fer ouverte, renfermant les plus importants documents et objets de l’histoire de France

Celle-ci à été fabriquée en pleine Révolution sur décision de l’assemblée constituante. Le projet a été motivé par un homme : Armand Gaston Camus (1740-1804), député du Tiers-Etats pour Paris avec Bailly et Guillotin et un des rédacteurs de la Constitution civile du clergé. Nommé en août 1789 archiviste de l’Assemblée constituante, Camus est à l’origine de la création des archives nationales. 

Le 30 novembre 1790, l’Assemblée constituante décide donc de la fabrication d’un coffre-fort destiné à mettre à l’abri les planches et le matériel à fabriquer des assignats (afin d’éviter les fraudes et les contre-façons). Ce coffre dit « armoire de fer » est réalisé par le serrurier Marguerit à partir des dessins de l’architecte Paris. 

Dans un premier temps, l’armoire est entreposée dans l’ancien couvent des Capucines. Rapidement, les constituants décident d’y entreposer les actes législatifs les plus importants (actes constitutionnels, décrets, lois, minutes…). En 1793, l’armoire est transférée aux Tuileries avant d’être définitivement installée à l’hôtel de Soubise en 1848 (en 1808, Napoléon Ier avait décidé d’affecter l’hôtel de Soubise aux archives impériales). En 1866, l’armoire fait place dans la salle du trésor des chartes, au sein des nouveaux dépôts décidés par Napoléon III.

Cette armoire de fer est réputée indestructible et inviolable (son ouverture s’articule autour de 6 molettes capable chacune d’encoder 26 lettres de l’alphabet, et donc de démultiplier les combinaisons. Aussi, elle dispose de clés uniques à 4 tours ouvragées dans la masse de l’acier sans la moindre soudure) . Elle est constituée de deux imposants caissons métalliques emboîtés de 2,60 m sur 2,60m. Trois clefs sont nécessaires pour l’ouvrir. À l’origine, ces clefs étaient confiées au président de l’Assemblée, son secrétaire et à son archiviste. 

Les documents du musée des Archives nationales sont aujourd’hui répartis en cinq sous-séries. La première nommée « AE1 » ne concerne que l’Armoire de fer et renferme « les documents et objets le plus prestigieux des Archives nationales ». Quels sont ces trésors ? 

L’Armoire de fer fermée, au sein de la salle des Grands dépôts

On y trouve tout d’abord touts les originaux des constitutions de la France depuis 1791 jusqu’à nos jours. Ensuite les documents autographes, les manuscrits, les imprimés dont la valeur historique est incommensurable : La déclaration des droits de l’homme, Le journal de Louis XVI, la Gazette des Atours de Marie-Antoinette, la dernière lettre de Marie-Antoinette avant de mourir, le Serment du Jeu de Paume, le testament de Louis XIV et de Louis XVI, le testament de Napoléon Ier, la ratification du traité de paix d’Amiens en 1527 par Henri VIII roi d’Angleterre, le sénatus-consulte du 15 thermidor an X (3 août 1802) proclamant Napoléon Bonaparte consul à vie, etc. On y trouve aussi des objets tels que les clefs de la Bastille, le mètre et le kilogramme étalons en platine, etc. 

Cette armoire, plus que bi-centenaire, a été restaurée durant l’été 2019. Son système de serrurerie avait subi les affres du temps et des manipulations. Je laisse ci-dessous un lien vers une vidéo de présentation de cette prestigieuse armoire pour ceux qui aimeraient en savoir plus.

La présentation de l’Armoire de fer par les Archives nationales.

La Révolution de 1830 : une lettre autographe de Béranger. Un témoignage historique.

À notre catalogue de lettres autographes, nous proposons actuellement une fantastique lettre du chansonnier Pierre-Jean de Béranger (1780-1857). Et si j’use d’un superlatif aussi fort, je vous en donne les raisons.

Pierre-Jean de Béranger, lettre autographe signée en date du 30 juillet 1830 dans laquelle il annonce la proclamation de Louis-Philippe d’Orléans.

La Révolution de 1830 dites des « trois glorieuses » à savoir les journées du 27, 28, 29 juillet, trouve son origine dans l’inflexibilité du roi Charles X qui tenta le 25 juillet par une série d’ordonnances (les ordonnances de Saint-Cloud) de museler l’opposition des parlementaires libéraux. Que désiraient ces derniers ? Majoritaires à la Chambre, les libéraux se défiaient du nouveau ministère gouverné par le très réactionnaire prince de Polignac. les libéraux militaient pour un assouplissement du régime et une nouvelle charte : constitutionnelle et monarchique (toujours) mais parlementaire, à l’anglaise. C’est-à-dire que chaque gouvernement serait tenu d’avoir la confiance de la majorité de la Chambre des députés et non uniquement de celle du Roi. Aussi, les libéraux (menés par Adople Thiers, Armand Carrel, Casimir Périer, Benjamin Constant, Royer-Collard…) demandaient au souverain davantage de libertés, notamment celle de la presse. En mars 1830, 221 députés votèrent une défiance à l’encontre du gouvernement Polignac. Charles X balaya la contestation par une indifférence ostensible, maintint Polignac et mit en vacances le Parlement pour six mois… Les tensions politiques et sociales s’attisèrent jusqu’au 25 juillet où Charles X décida par ses ordonnances de suspendre la liberté de la presse, de dissoudre la Chambre des députés qui venait d’être élue (très majoritairement libérale), et de relever d’un cran le cens électoral (le droit de vote était conditionné à un certain niveau de fortune) afin d’écarter du jeu parlementaire la moyenne bourgeoisie dont était issue la majorité des libéraux. Ces ordonnances, qui flirtaient dangereusement avec l’absolutisme honni, débouchèrent inévitablement sur un violent mécontentement populaire et une Révolution qui en rappelait une autre.

Alors, que vient faire ici Pierre-Jean de Béranger ? Il faut savoir que le maître-chansonnier était un farouche adversaire de l’Ancien Régime et du cléricalisme. À partir de 1814 (et de l’accession de Louis XVIII au trône) Il usait de ses chansons comme d’une arme de propagande, s’en prenant à la Restauration en rappelant les glorieux souvenirs de la Révolution et de l’Empire. Très populaire, Lamartine l’appelait « L’Homme-Nation ». Plusieurs fois condamné et incarcéré à la prison de Sainte-Pélagie, Béranger ne cessa jamais d’attaquer violemment les différents gouvernements sous Louis XVIII et Charles X.

Le chansonnier Pierre-Jean de Béranger (1800-1883).

Cette lettre autographe signée de Béranger, est écrite le 30 juillet à 10 heures du matin, au lendemain de la dernière journée d’émeute et le matin même des tractations politiques qui décidèrent du sort de la France en nommant Louis-Philippe Roi des Français. Au moment où Béranger écrit cette lettre, il se trouve alors dans les salons de l’homme le plus influent de la Révolution de Juillet, celui qui prit l’initiative de proposer Louis-Philippe d’Orléans à la gouvernance du Royaume, à savoir le banquier Jacques Laffitte (1767-1844). Dans cette lettre, Béranger écrit :

« Je me porte fort bien ; la cour vient de quitter St Cloud. Les Parisiens ont été admirables de courage et de sagesse. Le peuple parait vouloir proclamer le Duc d’Orléans ; je devrais même dire qu’il le proclame, car c’est généralement sur lui qu’on jette les yeux, et les proclamations imprimées l’annoncent ; Je suis auprès des députés réunis chez Laffitte. Vive la nation ! Tout le monde a les couleurs nationales. Je vous embrasse tous. Béranger. 30 juillet à 10h ».

Cette lettre autographe est un témoignage historique très émouvant de la Révolution de 1830, elle est écrite sur le fil de l’histoire, au moment même où tout bascule, où La France divorce avec la maison capétienne de Bourbon. On imagine Béranger assit sur une chaise devant un guéridon, dans le coin d’un vaste salon, entouré des principaux acteurs de cette révolution, écrire fiévreusement « Vive la Nation ! ».

Cette lettre autographe signée de Pierre-Jean de Béranger est disponible à notre catalogue, sur notre site internet : www.galeriethomasvincent.fr

Une lettre autographe de Picasso à Apollinaire

En lisant l’excellent ouvrage Les Archives de Picasso, « On est ce que l’on garde » (Edition de la Réunion des musées nationaux, Seuil, Paris, 2003), je suis tombé sur cette lettre autographe signée de Pablo Picasso à Guillaume Apollinaire, datée du 8 juillet 1918.

Lettre autographe signée de Picasso à Guillaume Apollinaire, 8 juillet 1918.

La lettre est très émouvante puisque Picasso rappelle à son ami qu’il doit être témoin à son mariage prévu le lendemain avec Olga Khokhlova, danseuse russe qui participa aux ballets de Serge Diaghilev. Dans cette lettre, il lui écrit : « Mon cher Guillaume, tu dois avoir eu ma lettre pour que tu sois à la mairie du 7e à 5 heures demain mardi. Je voudrais savoir si tu penses venir. Si pour quelque chose tu serais empêché, dis le moi pour que je tache de trouver un autre témoin pour demain. Bien à toi mon cher ami. Picasso« .

Finalement, les noces eurent lieu trois jours plus tard (12 juillet). Elles furent célébrées à l’église russe en présence notamment des trois témoins : Jean Cocteau, Max Jacob et Guillaume Apollinaire. La lettre est écrite sur le papier à en-tête de la maison de santé où était hospitalisée Olga depuis son accident. La jambe cassée, Olga mettra un terme définitif et bien malheureux à sa carrière de danseuse.

En lisant cette lettre, trois pensées me sont venues. D’abord, quelle merveilleuse liberté que de se demander la vieille de son mariage si son témoin viendra ou non. Bien qu’il n’aurait pas été difficile pour Picasso de trouver un remplaçant, on devine que la cérémonie ne devait pas angoisser plus que ça Picasso. Peu de conventions, un soupçon de bohème, le bateau-lavoir en somme. Ensuite, quelle richesse historique et culturelle, ou quelle jonction rare de talents. En terminant la lecture de cette lettre, on entend comme un un long écho : Picasso, Apollinaire, Olga, Diaghilev, les ballets russes, Cocteau, Max Jacob, Paris… tout un univers qui aujourd’hui fait encore rêver et passionne les historiens et les amateurs d’art. Enfin, comment ne pas penser aussi au destinataire en regardant la date. Guillaume Apollinaire, revenu blessé de la guerre, allait mourir quelques mois plus tard en novembre 1918. Il s’était marié en mai de la même année avec Jacqueline et ses témoins avaient été Ambroise Vollard, Gabrièle Buffet et… Picasso.

Conclusion ? Voici l’exemple type de l’importance du contenu d’une lettre autographe et ce qui par conséquent constitue sa valeur. Cette lettre qui au premier abord peut sembler intéressante sans a priori bouleverser nos connaissances ou la marche du monde, est le strict reflet d’un univers particulier et pas le moindre, celui qui accoucha d’une multitude de révolutions artistiques durant la Belle-Époque (et par la suite). J’écris cela car si l’on me demande souvent en ma qualité de marchand ce qui fait la valeur d’une lettre autographe ou d’un manuscrit, je réponds toujours que le contenu prime avant toute chose. Cette lettre de Picasso est ce que je considère un trésor. Je parlais précédemment d’un « écho ». Je pourrais aussi citer Flaubert qui parlant de l’odeur des châteaux écrivait qu’ils sentaient « l’exhalaison des siècles ». Cette lettre exhale totalement son époque et seul les trésors en sont capables. Et si l’on en revient à l’aspect le moins noble de mon métier, à savoir les prix, un manuscrit tel que celui-là en a t-il un ?

Note : Flaubert écrit exactement dans L’Éducation sentimentale : « cette exhalaison des siècles, engourdissante et funèbre comme un parfum de momie, se fait sentir même aux têtes naïves… » Funèbre peut-être mais je reprend ici que cette expression d' »Exhalaison des siècles » dont la signification correspond selon moi très bien aux plus belles lettres autographes.

Nous n’avons pas actuellement de lettres autographes de Picasso à notre catalogue. Néanmoins, vous retrouverez un manuscrit autographe de Jean Cocteau sur Louis de Vilmorin, une lettre autographe de Max Jacob sur la mort de Guillaume Apollinaire et une lettre autographe d’Ambroise Vollard.

Quand Serge Gainsbourg achetait le manuscrit de La Marseillaise (1981).

À Versailles, en décembre 1981, Serge Gainsbourg décidait de s’offrir le manuscrit autographe signé de la Marseillaise par Claude Rouget de Lisle. Ce manuscrit n’était pas l’original mais une réécriture « au propre » de l’hymne, datée du 7 août 1833 et accompagné d’un envoi ironique à Luigi Chérubini ( » Je vous adresse une de mes vieilles sornettes… »). Gainsbourg fut l’acquéreur pour la somme de 130.000 francs (ce qui d’après le convertisseur francs-euros de l’Insee – qui prend en compte l’évolution inflationniste) équivaudrait aujourd’hui en 2019 à la somme de 63.000 € (hors frais de vente). « J’étais prêt à monter jusqu’à 1 million de francs … » déclarait l’auteur-compositeur à la sortie.

Manuscrit autographe signée de La Marseillaise par Claude Rouget de Lisle.

En achetant ce manuscrit symbolique, Gainsbourg se permettait avec noblesse et provocation de prendre à contre-pied ses détracteurs. En effet, deux ans plus tôt était sorti son album Aux Armes et caetera (13 mars 1979). Album enregistré en Jamaïque (pour ma part, album touché par la grâce et dont je ne me lasserai jamais, ne serait-ce que pour le titre Lola Rastaquouère) et qui comprenait une reprise de la Marseillaise… mais version reggae. Les esprits conservateurs s’étranglèrent devant l’audace de Gainsbourg. Comment avait-il pu oser toucher à l’hymne national en le travestissant aux couleurs d’une musique syncopée, sensuelle, et en prime en abrégeant brutalement le refrain fédérateur. Colère, hystérie et dénonciations des esprits les plus obtus qui se levèrent et crièrent au scandale (l’écrivain et académicien Michel Droit déclara dans Le Figaro : « l’odieuse chienlit (…) une profanation pure et simple de ce que nous avons de plus sacré… »). Pour beaucoup d’entre eux la culture s’était arrêtée au pire à la mort de Chopin et au mieux , à la grande rigueur, à l’extrême limite décente, à l’enterrement de Claude Debussy… (problème d’ordre général dont il me faudra approfondir le sens dans un autre article).

Des parachutistes firent même irruption lors d’un concert de Gainsbourg en janvier 1980 à Strasbourg, prêts à en découdre avec le chanteur et son groupe (au passage celui de Bob Marley tout de même). Finalement, sans se démonter, Gainsbourg les apostropha et entonna A capella La Marseillaise devant les militaires. A défaut de bander ses muscles (qu’il n’avait pas) il fit bander son mépris et son courage devant un parterre d’hommes sur-musclés et en supériorité numérique (quand d’autres auraient fuient).

Ce jour de décembre 1981, Gainsbourg répondant à un journaliste qui lui demandait ce qu’il comptait faire du manuscrit, déclara dans une ultime provocation : « ce sera pour mettre sur mon balcon… ». Dernier détail, dans le manuscrit acheté Versailles, Rouget de Lisle avait écrit au passage du refrain : « Aux armes, Citoyens ! etc…. ». (http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/images/lamarsei.pdf).

Par le passé, Marcel Proust à Venise (1900)

Le document que nous présentons aujourd’hui ne nous appartient malheureusement pas. Et pourtant, nous avions tenté sans succès de l’acquérir lors d’une très belle vente chez Sotheby’s Paris en mai 2016. Cette vente assez unique était consacrée à la collection familiale de Patricia Mante-Proust (arrière petite nièce de l’écrivain), une collection émouvante étant donnée la quantité de documents précieux et rares relatifs à Marcel Proust.

Photographie (anonyme) de Marcel Proust à Venise en 1900. Vendue chez Sotheby’s en mai 2016

Cette photographie prise en mai ou octobre 1900 qui apparaissait sous le lot n° 175 est bien connue des proustiens. On y voit l’auteur d’À la Recherche du temps perdu de profil, presque de dos, assis sur un balcon au bord d’un canal. Il porte un chapeau, le bras appuyé sur le dossier de sa chaise et la main contre son menton, observant l’horizon d’un air pensif. Il s’agit d’un tirage argentique d’époque aux dimensions modestes (9,2 x 9,2 cm). Certains préfèreront certainement un portrait de face, en buste, expressif. Mais personnellement, je trouve qu’il se dégage de cette photographie deux choses essentielles et presque inédites si on la compare aux autres photographies connues de Proust.

Premièrement, Proust pose t-il où a t-il été pris au dépourvu ? Cette dernière hypothèse semble peu crédible étant donné l’extrême lenteur des appareils photographiques de l’époque (nous sommes en 1900, date de son séjour à Venise). Si Proust pose (au sens de chercher un « effet ») alors quel est le sens de cette posture ? Et là sur ce point, on peut se perdre en suppositions des heures durant (je dis cela par expérience avec certains de mes amis collectionneurs). Tourner le dos, n’est-ce pas se détourner de quelque chose ? Ou se désintéresser, dédaigner, voir « se refuser à… ». Dans le cas précis de cette image, on imagine plusieurs hypothèses de la part de Proust : une banale envie d’être seule, de s’isoler ; se détourner de la modernité que symbolise l’appareil photographique, profanateur de ce que représente elle-même Venise, ville du passé et « Jérusalem » de l’art ; petite fâcherie avec celui qui prend la photographie… (Proust avait visité Venise en mai 1900 en compagnie de Reynaldo Hahn et de sa mère). La posture semble étrange, qu’elle soit affectée ou naturelle. C’est, de toutes les photographies connues de Marcel Proust, la plus mystérieuse.

Une autre version de cette photographie. Passée en vente en 2018, elle a trouvé acquéreur pour 3.500 € (Hors frais de vente). Mais où étais-je ce jour là…

Deuxièmement, son regard et le mouvement de son bras trahissent la posture de l’homme « pensant » -intensément -. Si l’on replace cette photographie dans le contexte biographique, nous savons qu’à la suite de la mort de John Ruskin en janvier 1900, Proust prend la décision de traduire en français La Bible d’Amiens, essai de critique d’art qui était paru en 1884 en Angleterre. Cette nouvelle entreprise marque un tournant pour l’écrivain qui abandonne définitivement la rédaction de Jean Santeuil, oeuvre de jeunesse préfigurant la Recherche. Pense t-il à Ruskin en admirant le Grand Canal ? Certainement, puisque ce voyage était un pèlerinage ruskinien. Dans sa préface de La Bible d’Amiens, Proust décrira le bonheur « d’avoir pu , avant de mourir, approcher, toucher, voir, incarnées en des palais défaillants mais encore debout, les idées de Ruskin sur l’architecture domestique du Moyen-âge ».

En ce frais début de XXe siècle, Proust se cherche, ouvre une voie vers un nouveau projet littéraire. Sur ce balcon, pense t-il à ses échecs littéraires (Les Plaisirs et les jours, Jean Santeuil), amorce t-il une réflexion sur l’inutilité de sa vie mondaine et son dilettantisme ? Lui qui doutait fortement de ses talents littéraires. Pressent-il quelque chose en regardant cet horizon ? C’est – par pure spéculation – l’idée que je me fais de cette photographie. Peu de temps après son retour de Venise puis de Combray, ne fait-il pas dire à son narrateur : « Mon absence de dispositions pour les lettres, pressentie jadis du côté de Guermantes, confirmée durant ce séjour (…) me parut quelque chose de moins regrettable, comme si la littérature ne révélait pas de vérité profonde ; et en même temps il me semblait triste que la littérature ne fût pas ce que j’avais cru… » (Le Temps retrouvé, édition NRF Gallimard, p. 18). Cette photo me semble t-il est l’illustration d’un homme à la croisée des chemins. Et si je prends à la lettre la définition de « tourner le dos » dans un dictionnaire, je lis : « prendre un autre chemin ».

Voilà donc la raison pour laquelle, j’aurai tant aimé l’acheter et la cataloguer. Mais elle a été adjugée 17.500 €, Ce qui me paraissait un tantinet cher, mais tout trésor à son prix, et j’envie un peu son possesseur.

Note : Nous avons actuellement à notre catalogue une très belle série de photographies de la famille Proust (Adrien Proust, Jeanne Weil-Proust, Robert Proust et sa femme Marthe Dubois) ainsi que deux lettres autographes de Marcel Proust que vous pouvez consulter sur notre catalogue.

Un autographe de Napoléon après la bataille d’Eylau (1807)

Notre galerie propose actuellement une lettre très intéressante de l’empereur Napoléon Ier. Écrite le 2 mars 1807, d’Osterode (Ostróda en Pologne), quelques jours seulement après la sanglante bataille d’Eylau (8 février 1807), cette lettre est tout à fait représentative du caractère de Napoléon Ier ; à savoir, nerveux, autoritaire et fin stratège. Nerveux surtout car l’Empereur après sa victorieuse campagne en Prusse à l’automne 1806, et malgré sa victoire à Eylau, ne triomphe pas totalement de ses adversaires russes. Il faudra attendre seulement la bataille de Friedland en juin 1807 pour que Napoléon puisse asseoir et son hégémonie et sa volonté (ce qui débouchera sur le traité de Tilsitt en juillet 1807 et à la fin de la quatrième coalition européenne).

Dans cette lettre écrite au général Jean-François Aimé Dejean (1749-1824), qui sera fait comte de l’Empire l’année suivante, Napoléon dicte sa décision : « Monsieur Dejean, je reçois votre rapport par lequel vous concluez que l’armée doit avoir plus de fusils que d’hommes. Sans doute, si elle n’en avait pas consommé, une bataille comme celle d’Austerlitz coûte au moins 12000 fusils, de grande marches en coûtent aussi. Jugez. Vous pouvez aisément juger des nombres qu’on en a perdu depuis deux ans, ce n’est pas exagéré que de les porter à soixante mille. Sans les fusils autrichiens et saxons, le France aurait du en fournir bien davantage. .. »

La lettre est écrite par Claude-François de Méneval (1778-1850) qui fut le secrétaire et plus proche collaborateur de Napoléon entre 1802 et 1813. L’Empereur signe la lettre d »un « Napol ». Cet autographe de napoléon est disponible à notre catalogue.

Une exposition consacrée à Marie-Joséphine Louise de Savoie.

Le Centre des monuments nationaux organise du 5 septembre au 26 octobre 2019 une exposition consacrée à Marie-Joséphine Louise de Savoie (1753-18010) qui fut comtesse de Provence et épouse de Louis XVIII. Cette exposition se tient actuellement à la Chapelle expiatoire, 29 rue Pasquier, 75008, Paris.

Notre Galerie est très heureuse d’avoir prêté à cette occasion une lettre autographe signée de Louis XV, datée du 12 mai 1771 et relative au mariage du comte de Provence et de Marie-Joséphine Louise de Savoie. Nous vous retranscrivons le contenu de cette lettre, assez drôle compte tenu de l’inclination bien connue du roi pour la gent féminine :

Lettre autographe signée, Fontainebleau, 12 mai 1771, à Ferdinand Ier de Parme, 1 page in-4, sceau royal de cire noire : « Mon cher petit-fils, j’arrive de recevoir la comtesse de Provence. Elle est très bien faite, pas grande, de très beaux yeux, un vilain nez, la bouche mieux qu’elle n’était, fort brune de cheveux, et de sourcils, et la peau parfaitte pour une brune. Ces dames la disent très aimable, c’est ce que nous verrons. Il a fait très beau tout le chemin, en arrivant nous avons eu un peu de pluie. Je vous embrasse de tout mon coeur mon cher petit-fils. Louis ».

Cette lettre est disponible à notre catalogue consacré aux lettres autographes.

Lettre autographe signée de Louis XV, 12 mai 1771.